Présenté frais sur les étals, le poisson local issu d’un élevage dont la production s’étale, selon ses promoteurs, sur toute l’année. Un élevage que nous avons trouvé organisé autour de trois nourrissages quotidiens. Pourtant, sur les marchés de Douala, le poisson local peine à trouver preneur, éclipsé par le surgelé importé. Illustration à Bekoko, à quinze kilomètres de la ville, où la difficulté d’écouler une production abondante révèle un défi bien plus large que la simple production.

Il est dix heures au lieu- dit rond-point Deïdo, dans le 4e arrondissement de Douala. Sous un soleil accablant, une longue file d’attente s’étire devant la chambre froide de produits importés. Les clients en ressortent chargés de leur paniers et cartons congelés.

À quelques mètres de là, sur un étal , un autre poisson est proposé. Il est frais, de gros calibre, posé sur un lit de glace étincelante. Le kilogramme s’affiche à 2 500 francs CFA. Il n’attire pas la foule.

« Je ne sais pas comment on élève le poisson d’ici. Je reste toujours dubitative », lance une dame à son passage. Au bout de 30 minutes d’attente , une cliente s’amène » ce genre de poisson vient d’où.jespere qu’il est appétissant dans les repas », interroge -t-elle. Malgré, les explications reçues auprès des vendeurs, elle n’est pas convaincue et s’en va.
fort de ce constat , nous décidons le lendemain de remonter la chaîne, jusqu’à la source même du poisson .

Direction Bekoko, à quinze kilomètres de Douala. La ville s’éloigne, la végétation se fait plus dense. Nous franchissons le pont du Moungo. En contrebas, le fleuve s’écoule, large et puissant, couleur de terre. C’est lui l’artère nourricière.

Passé Bekoko, nous empruntons une piste. Le bitume laisse place à quarante-quatre hectares de quiétude. Des étangs rectangulaires alignés comme des miroirs. Plus loin, sur le fleuve, trente-trois cages flottantes circulaires  » Ici , nous avons des étangs de 2500 et 3000 mètres carrés que nous entretenons tous les matins », lance Cabrel Mbiakop , Directeur technico-commercial de la ferme agricole.

Il est sept heures du matin, le premier repas est effectif. Vêtu d’une combinaison bleue et des bottes jaunes aux pieds , Un employé jette une poignée d’aliments. L’eau, jusqu’alors paisible, se met à bouillir. Des centaines de poissons se bousculent à la surface  » Nous élevons ici des tilapias rouges et noirs âgés de deux à huit mois et dont certains dépassent quatre kilogrammes » , précise le Directeur technico-commercial.

Pour gérer cette abondance, l’organisation est millimétrée. Quarante-cinq employés, chacun avec une tâche précise : les uns pêchent , les autres nourrissent , d’autres calibrent chaque poisson à la main.

Un tour dans la salle de l’eclosérie, l’unité de reproduction de la ferme. Dans cette salle à même la terre , loin du béton, s’opère la première étape de la vie. On y découvre des bacs contenant des laves en cours de développement.

« Nous avons la capacité de produire en grande quantité et à tout moment. Dans cette ferme nous produisons une tonne de poisson par jour . », confirme Ronaldo, Directeur de production.

Mais cette capacité à produire se heurte à une réalité plus têtue : celle d’écouler le produit .

À la question de savoir les méthodes de vente , le Directeur technico-commercial répond » Nous faisons le plus souvent les communications via les réseaux sociaux. La plupart des clients sont les abonnés de notre page Facebook »,explique – t- il.

À la ferme , la clientèle qui s’approvisionne à la source forme un cercle restreint de connaisseurs. Ce sont , pour l’essentiel, des particuliers informés qui viennent chercher le poisson frais pour des occasions précises : cérémonies familiales , réunions. « 
Je viens très souvent ici acheter les gros poisson frais , quand j’ai une fête chez moi ou avec des amis. Je fais toujours l’exception dans mes services. C’est un poisson très appétissant, avec une bonne chaire », confie Anastasie, courturiere de formation. Des revendeurs à petite échelle ne sont pas en reste.  » j’ai déjà mes clients prestige chez qui je livre le poisson. Ça se fait sur commande. J’ai mes jours de livraison à domicile « , confie Hervé feukam, commerçant. Dans sa glacière , les poissons sont disposés, prêts à être livrés.

Deux types de clients, une même démarche : ils ont franchi le pas de l’information.
Cet écueil de la commercialisation survient alors même que la ferme a déjà montré sa capacité à se relever, après le drame de 2024″ nos cages flottantes et une quantité considérable des poissons ont été emportés par la crue du fleuve. Mais, Dieu merci, nous avons tout remis sur pied « , se souvient Cabrel Mbiakop.

Cette ferme aquacole a survécu au fleuve. Elle a surmonté l’inondation. Mais elle peine encore à surmonter l’habitude.

De retour au lieu- dit Deïdo, nous faisons une alt sur le point de vente de la ferme.
Wafo Freddy, Responsable des ventes de la ferme aquacole , résume le véritable goulot d’étranglement, celui qui se trouve non pas dans les étangs, mais dans les têtes :

« Le véritable problème, c’est que les populations ne sont pas habituées au poisson local. Elles sont habituées au poisson importé. C’est une question de culture. » Bien plus, » Ici, les ventes se font aussi sur commande et les prix varient selon le calibrage du poisson. Ce carton de gros tilapia rouge coûtent 35000 F. « , lâche- t-il. La mine un peu triste, le maître des lieux poursuit.  » Nous nous peinons tous les jours pour que le client mange du bon poisson frais, la conservation a tout un processus exigeant. Mais, le client préfère toujours le poisson surgelé.
Toutefois, il reste confiant » nous savons ce que nous produisons et pensons qu’avec du temps nous aurons de la clientèle. Surtout les connaisseurs ».

L’illustration de la ferme de Bekoko est parlante. Le Cameroun sait produire. Il produit même abondamment, à quinze kilomètres de sa capitale économique.

Le défi n’est donc plus de savoir comment élever du poisson. Il est de savoir comment l’amener à être choisi, préféré, et finalement consommé

Amélie Dita

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