Elle n’est pas arrivée à Edéa avec un diplôme sous le bras ni un capital de départ. Arlette Eyike Epse Bouom, originaire du village Yassoulom, canton Yasukou, dans l’arrondissement d’Edéa 1er, a fait ses premiers pas dans sa propre ville en décembre 2011 avec pour seul bagage une volonté de fer et le goût du commerce. Ce détail n’est pas anodin. Il dit tout de la trajectoire qui suit — celle d’une femme qui a bâti, étape par étape, une présence durable dans le paysage médiatique et économique de la Sanaga Maritime.
Une ascension construite sur l’adversité
Ce qui frappe dans le parcours d’Arlette Eyike, c’est la cohérence entre les épreuves traversées et la force d’engagement qui en découle. En 2013, frappée par le décès de son unique enfant, elle trouve refuge dans la direction de la crèche Paulina Angela, qu’elle dirige pendant deux ans. Ce passage n’est pas une parenthèse sentimentale : c’est une révélation professionnelle. Elle y découvre une aptitude à encadrer, à porter un projet humain, à transformer la douleur en responsabilité collective.
En 2015, elle reprend son activité commerciale — non par défaut, mais parce que le goût des affaires coule dans ses veines, comme elle le dit elle-même. Cette constance révèle une réalité souvent ignorée dans les récits entrepreneuriaux africains : la micro-économie de terrain, portée par des femmes déterminées, est le vrai moteur de survie et de résilience dans les villes secondaires comme Edéa.
Le tournant médiatique : OVtv comme révélateur d’un talent
Le véritable pivot de sa trajectoire survient en 2019. Lors d’un séminaire, elle rencontre l’apôtre Biyaga Vincent de Paul, fondateur d’OVtv Media Edéa, chaîne en cours de création cherchant des bénévoles. Sans expérience dans le domaine, Arlette Eyike se propose avec pour seul argument sa disponibilité à apprendre. Ce choix dit beaucoup : elle ne cherche pas un emploi, elle saisit une opportunité de transformation.
La suite est remarquable. En quelques années, elle gravit l’ensemble de la hiérarchie interne de la structure : bénévole, puis présentatrice télé, puis agente commerciale, puis responsable commerciale. Surtout, elle crée et anime sa propre émission — Paradis d’Enfants — démontrant qu’elle ne se contente pas d’occuper un poste, mais qu’elle génère du contenu, invente des formats et contribue à l’identité éditoriale de la chaîne.
Ce passage vers la production télévisuelle n’est pas une rupture dans son parcours : c’est une continuité. Dans les deux univers, il s’agit de comprendre un marché, de séduire un public, de vendre une idée. Arlette Eyike a simplement changé de support.
L’ambition comme programme politique local
Arlette Eyike ne cache pas ses ambitions : elle veut « écrire son nom dans l’histoire de la communication en Sanaga Maritime ». Cette formule, prononcée dans un contexte de persécutions, de discriminations et de mépris qu’elle reconnaît avoir subis dans son ascension au sein du milieu médiatique local, n’est pas de la vantardise. C’est un acte de résistance.
Dans un département où la communication reste un secteur peu structuré, dominé par des logiques informelles et des réseaux d’influence masculins, une femme qui revendique une place durable dans ce paysage opère une rupture symbolique forte. Elle ne demande pas une reconnaissance — elle la construit, pratique après pratique, émission après émission.
Le soutien du Préfet de la Sanaga Maritime, Cyril Yvan Abodo — qui a encouragé publiquement les jeunes à « oser » — valide cette démarche et lui confère une légitimité institutionnelle non négligeable. C’est le signe que son action dépasse le cadre de la simple carrière individuelle pour s’inscrire dans un projet de développement local assumé.
Une figure à suivre
Le parcours d’Arlette Eyike Epse Bouom est, en définitive, le portrait d’une Camerounaise qui a refusé que les circonstances décident pour elle. Directrice de crèche, commerçante, présentatrice, responsable commerciale, productrice d’émission : chaque étape a été une école. Edéa, sa ville natale, est à la fois son terrain de jeu et son combat. Elle n’en est qu’au début.
Baltazar Atangana
