Douala, Bonanjo – Du 25 au 27 juin 2026, la Société de Recouvrement du Cameroun (SRC) organise une vente aux enchères publique dans l’enceinte de la Maison du Parti, à Bonanjo. Au catalogue : véhicules de luxe, salons en cuir, groupes électrogènes. Rien d’exceptionnel, si ce n’est l’origine des biens. Ils appartenaient à Polycarpe Abah Abah, ancien directeur général des Impôts, arrêté en 2008 dans le cadre de l’opération Épervier. Dix-huit ans plus tard, la justice ne brille ni par sa célérité, ni par sa clémence. Elle expose. Elle prolonge. Elle tire sur l’ambulance.
Une guerre judiciaire longue de dix-huit printemps
Rappel des faits : en 2008, le président Paul Biya lance l’opération Épervier, vaste campagne anticorruption censée assainir les finances publiques. Polycarpe Abah Abah, brillant technocrate ayant dirigé la Direction générale des impôts, est interpellé. À son actif, une transformation spectaculaire des recettes fiscales : de 250 à 750 milliards de FCFA, l’atteinte du point d’achèvement du PPTE (Initiative pays pauvres très endettés), des réformes saluées par les bailleurs de fonds. Mais l’État retient surtout les salons saisis, non les milliards générés.
S’ensuivent des années de procédure : acquittements, condamnations, révisions, nouvelles charges. Pendant ce temps, Abah Abah demeure frappé d’opprobre. En 2026, alors que sa peine est en voie d’extinction, on vend encore ses meubles à la criée. La justice américaine, elle, humilie l’accusé le jour de son arrestation (menottes, photo, procès rapide), puis lui permet de renaître après sa peine. Au Cameroun, l’accusé reste à jamais un réprouvé. On ne punit plus, on expose. On ne juge plus, on s’acharne.
Le système Biya : du recouvrement à la curée médiatique
L’objectif de cette vente aux enchères est-il fiscal ? Le produit sera dérisoire au regard des milliards autrefois gérés par Abah Abah. Non, l’objectif est politique : faire de la Maison du Parti de Bonanjo un pilori public. On affiche les noms. On étale les biens devant les caméras. L’humiliation remplace la peine, la durée remplace la justice. Résultat : le système s’adapte. Les « pontes » suivants ont compris la leçon. Ils ne stockent plus de groupes électrogènes, n’accumulent plus de biens visibles. Épervier n’a pas tué la corruption ; il l’a rendue invisible. Il a appris aux gestionnaires à être discrets, non à être honnêtes.
Une telle pratique installe un système de règlement de comptes permanent. La justice devient une arme de discrédit social. Le condamné ou même l’acquitté reste à vie sous le coup de l’exposition. Ses biens, sa réputation, sa famille sont offerts en pâture des décennies durant. On ne parle plus de droit, mais de vengeance d’État.
Démocratie ou opprobre à perpétuité ?
Dix-huit ans de procédure, des vies brisées, des patrimoines liquidés. Et le Cameroun toujours en quête de milliards. On brade les biens des hommes, mais jamais les méthodes qui les ont fait tomber. Une démocratie ne se mesure pas à la durée de l’opprobre qu’elle inflige. Elle se mesure à sa capacité à dire la vérité une fois, puis à tourner la page. Rien que la vérité. Et puis la justice. En 2026, à Bonanjo, les enchères résonnent comme un aveu : au Cameroun de Paul Biya, l’État punit moins la faute que l’homme, et il le punit jusqu’à ce que son ombre même soit vendue à la criée.
Emmanuel Ekouli
