Il arrive que la blessure devienne la condition même de la lucidité. C’est cette conviction, intime, scripturaire, philosophiquement tendue, que Joséphine Angèle Ntsama Manga déploie dans son livre La résilience, paru cette année aux éditions Saint Paul.
Il y a des livres qu’on ouvre en cherchant une réponse et qu’on referme avec une question plus grande que soi. Celui de Ntsama Manga est de cet ordre. Son sujet apparent est la résilience, ce mot devenu presque banal à force d’être convoqué dans les discours du développement personnel, les retraites spirituelles, les colonnes des magazines de bien-être. Mais l’auteure fait quelque chose d’inattendu avec lui. Elle ne le célèbre pas. Elle l’interroge. Elle demande ce qu’il cache sous sa surface lisse, ce qu’il présuppose sur la nature de la souffrance et sur la capacité de l’être humain à la traverser sans se perdre.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le refus de toute consolation facile. La résilience telle que la pense Ntsama Manga n’est pas une promesse que la douleur finira. C’est une invitation à changer de rapport à elle. Non pas l’effacer, non pas la nier dans une ferveur qui serait une autre forme de fuite, mais l’habiter. Ce mot, habiter, revient comme une basse continue dans l’essai sans jamais y être prononcé explicitement. Il est partout en dessous, structurant la pensée de l’auteure comme une conviction qu’elle n’a peut-être pas elle-même entièrement formulée. On peut souffrir et demeurer. On peut être brisé et rester debout. Non pas malgré la blessure, mais parfois à travers elle.

Cette intuition n’est pas nouvelle dans l’histoire de la pensée. Elle traverse les grandes traditions de sagesse, du stoïcisme de Marc Aurèle à la Nuit obscure de Jean de la Croix, de la phénoménologie de la souffrance chez Paul Ricœur aux travaux cliniques du neuropsychologue Boris Cyrulnik sur le rebond après le trauma. Ce qui est singulier dans l’essai de Ntsama Manga, c’est qu’elle ne choisit pas entre ces héritages. Elle les fait converger vers un point que la psychologie seule ne peut nommer : la grâce. Et ce mot-là change tout.
Une christologie du vendredi saint
Le centre de gravité de l’essai est christologique, et c’est là que la pensée de Ntsama Manga révèle sa profondeur réelle. Le Christ qu’elle convoque n’est pas celui des fresques triomphantes ni des dévotions douces. C’est le Christ du vendredi saint, celui qui a connu la trahison de l’ami, l’abandon de la foule, l’humiliation publique et la mort lente. Un Christ qui a pleuré devant un tombeau, qui a eu peur dans un jardin, qui a crié son abandon sur une croix. Ce détail théologique est décisif. Parce qu’il dit que la résilience divine n’est pas une exemption de la souffrance. Elle en est la traversée.
On touche ici à ce que la tradition appelle la kénose, ce mouvement par lequel Dieu accepte de se vider de sa puissance pour entrer dans la condition humaine jusqu’en ses extrémités les plus sombres. Saint Paul le formule avec une radicalité qui n’a pas vieilli dans l’épître aux Corinthiens : c’est dans la faiblesse que la force accomplit son œuvre. Ce paradoxe n’est pas un jeu de mots mystique. Il décrit une expérience que connaît quiconque a traversé une épreuve longue et en est sorti, non pas indemne, mais transformé. La blessure n’a pas disparu. Elle est devenue autre chose.
Ntsama Manga lit aussi les Évangiles avec un regard qui refuse la lecture édifiante convenue. L’épisode de la femme adultère n’est pas pour elle une belle histoire de pardon. C’est un acte politique et spirituel à la fois, celui d’un homme qui transcende la règle au nom d’une vérité plus haute que la règle. La guérison du sabbat dit la même chose autrement. Ce Christ-là est résilient non parce qu’il ignore la contradiction mais parce qu’il la traverse sans jamais cesser d’être lui-même. Et c’est précisément cette fidélité à soi sous pression, cette capacité à ne pas se laisser définir par ce qu’on vous fait, que l’auteure propose comme modèle.
L’Ecclésiaste, convoqué en filigrane, apporte une nuance que l’on ne trouvera pas dans les manuels de développement personnel. Ec 3,11 dit que Dieu a mis l’éternité dans le cœur de l’homme, mais que l’homme ne peut pas embrasser l’œuvre divine du début jusqu’à la fin. C’est une formule sur l’opacité du sens, sur l’impossibilité de tout comprendre de l’intérieur d’une vie. Et c’est justement dans cette opacité que la foi de l’auteure s’installe, non pas comme une réponse qui ferme les questions, mais comme une confiance qui permet de continuer sans toutes les réponses.
Ce que le temps fait à la prière
Il y a une phrase dans l’essai qui mérite qu’on s’y arrête plus longtemps que l’auteure elle-même ne le fait. Elle dit, en substance, que des décennies après certaines prières non exaucées, on se retrouve à remercier Dieu de ne pas les avoir écoutées, parce que la vie telle qu’elle s’est déployée s’est révélée plus riche que ce qu’on espérait autrefois. Cette observation, formulée simplement, touche à quelque chose d’essentiel dans l’expérience spirituelle : l’intelligence rétrospective du sens. Nous ne comprenons pas notre vie en la vivant. Nous la comprenons en la relisant.
Ce rapport au temps est au cœur de ce que l’essai propose comme spiritualité concrète. Les heures canoniales que détaille Ntsama Manga, Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres, Complies, Matines, ne sont pas un programme d’occupation pour âmes pieuses. Elles sont une manière de découper le temps, de lui donner une texture, d’empêcher que les heures sombres ne s’agglomèrent en une masse informe et écrasante. Prier à heures fixes, c’est refuser que la douleur colonise l’entièreté du réel. C’est maintenir des brèches de lumière dans le jour même quand le jour est lourd.
On pense ici, par contraste éclairant, à la manière dont Simone Weil décrivait l’attention comme la forme la plus haute de la prière, une disponibilité totale à ce qui est, sans chercher à le modifier ni à l’interpréter trop vite. Ntsama Manga n’est pas Weil, et son essai n’a pas la noirceur mystique de La Pesanteur et la Grâce. Mais la parenté est réelle. Toutes deux disent que la prière authentique n’est pas une demande de changement des circonstances. Elle est un changement de regard sur les circonstances.
La résilience divine, au bout de ce parcours, se révèle pour ce qu’elle est : non pas une promesse d’exemption, mais une présence dans l’épreuve. Non pas la suppression de la nuit, mais une lumière qui ne s’éteint pas dedans. Ap 1,8, cet alpha et oméga que cite l’auteure en clôture, ne dit pas que tout finira bien au sens d’un dénouement heureux garanti. Il dit que rien n’échappe à la souveraineté de Celui qui commence et qui achève. C’est une affirmation sur la structure du réel, pas sur le confort de l’existence. Et c’est précisément pour cela qu’elle tient.
L’ancre et l’abîme…
Ce qui frappe, à mesure que l’on avance dans l’essai, c’est que Ntsama Manga ne cherche pas à convaincre. Elle témoigne. Et le témoignage a une autorité que l’argumentation n’atteint pas toujours. Quand elle écrit que des décennies plus tard on remercie Dieu de n’avoir pas exaucé certaines prières, elle ne propose pas une théorie du sens. Elle décrit quelque chose que beaucoup ont vécu sans jamais trouver les mots pour le dire. C’est ce que fait la bonne littérature spirituelle, non pas expliquer, mais nommer ce que l’on savait déjà sans le savoir.
Il y a dans cet essai quelque chose qui touche à la théologie africaine contemporaine dans ce qu’elle a de plus vivant, cette façon de penser Dieu non pas depuis les cathédrales de la scolastique médiévale mais depuis la vie réelle, depuis les deuils qui n’ont pas de nom, les silences qui durent, les matins où l’on recommence sans savoir pourquoi. La résilience que décrit Ntsama Manga est une théologie incarnée dans le sens le plus précis du terme, une réflexion sur Dieu qui ne peut se faire qu’à partir d’une expérience vécue, pas d’une expérience abstraite.
La dimension collective affleure également, sans jamais être pleinement développée, et c’est peut-être là que l’essai révèle ses nappes les plus profondes. Jr 29,11 n’a pas été murmuré à une âme en retraite. Il a été adressé à un peuple en exil, à des hommes et des femmes arrachés à leur terre et contraints de reconstruire ailleurs une vie entière. Lire ce verset dans toute son épaisseur, c’est entendre que la résilience ancrée en Dieu est aussi grande que l’histoire à laquelle elle s’adresse. Ce vertige-là, Ntsama Manga l’effleure. Un autre livre, peut-être, l’habitera pleinement.
Ce que l’essai accomplit, en définitive, c’est une réhabilitation discrète mais ferme de la providence comme catégorie intellectuelle sérieuse. Dans un monde où la souffrance est devenue tantôt spectacle tantôt scandale philosophique, affirmer que Dieu tient le fil de toutes choses sans nier l’obscurité du tissu demande une pensée qui ne triche pas. Ntsama Manga ne triche pas. Elle dit la nuit tout en disant la lumière. Et c’est précisément parce qu’elle ne choisit pas entre les deux que sa voix porte.
Il en va ainsi des essais qui touchent au vif. On n’en sort pas quitte. On en sort habité par une question que l’on ne se posait pas tout à fait de cette façon avant de les ouvrir. Celui de Joséphine Angèle Ntsama Manga pose la question de ce que la foi fait réellement à la souffrance, non pas dans les hauteurs abstraites de la dogmatique, mais dans la chair du quotidien, dans le silence d’une prière qui semble ne rencontrer personne, dans la patience d’un croyant qui attend sans savoir quoi exactement. Y répondre avec cette honnêteté-là demande un certain courage. Elle l’a eu !
Baltazar Atangana
