Il y a une asymétrie que les statistiques ne traduisent jamais bien. Au Cameroun comme dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, les femmes assurent entre 60 et 80 % de la production alimentaire, gèrent les ressources en eau du foyer et organisent, souvent sans filet de protection, la résilience de leurs communautés face aux bouleversements climatiques. Elles sont, dans les faits, les premières gestionnaires du risque climatique. Et pourtant, quand les milliards du Fonds Vert pour le Climat arrivent sur la table des négociations, les institutions censées les canaliser n’ont bien souvent pas la politique genre nécessaire pour y accéder. Ce paradoxe n’est pas une fatalité. C’est un chantier. Et pour le Cameroun, ce chantier ne peut plus attendre.

Les femmes absorbent le choc, les institutions manquent les ressources

Le Fonds Vert pour le Climat le reconnaît lui-même dans ses propres documents de politique : la mortalité des femmes lors des catastrophes climatiques est structurellement plus élevée que celle des hommes. Cette vulnérabilité différenciée n’est pas un accident biologique. Elle découle d’inégalités d’accès aux ressources, à l’information et à la mobilité qui placent les femmes, en particulier rurales, en première ligne des aléas climatiques. Dans un pays où l’agriculture représente plus de 20 % du PIB et où les femmes en assurent l’essentiel opérationnel, ce constat est politique autant que climatique.

Or l’architecture internationale de la finance climatique a tiré de ce constat une conclusion que beaucoup d’institutions africaines n’ont pas encore intégrée. Sur les quelque 250 entités accréditées par le FVC dans le monde, seules 18 sont africaines. Ce chiffre ne reflète pas un désintérêt du continent pour les enjeux climatiques. Il traduit un écart de conformité institutionnelle dont les exigences en matière de genre constituent l’un des maillons les moins bien maîtrisés. Le Cameroun, pour sa part, continue d’accéder aux ressources du FVC principalement via des entités d’accès international comme la Banque Africaine de Développement. Cette dépendance n’est pas sans conséquences. Elle signifie que les projets climatiques camerounais sont définis, pilotés et audités depuis l’extérieur, avec une maîtrise locale limitée des arbitrages stratégiques et une capacité réduite à ancrer les interventions dans les réalités du terrain.

Un genre institutionnalisé ou pas de financement

C’est ici que la politique genre cesse d’être une affaire de valeurs pour devenir une question de survie institutionnelle. Le cadre d’accréditation du FVC, renforcé progressivement depuis 2015 et consolidé dans les décisions successives de son conseil d’administration, est sans équivoque : toute entité souhaitant accéder directement aux ressources du Fonds doit démontrer que ses politiques et procédures internes sont alignées avec la politique genre du FVC. Il ne s’agit pas d’une déclaration d’intention annexée à un document de projet. Il s’agit d’un audit institutionnel portant sur la réalité opérationnelle de l’entité concernée.
Concrètement, une entité accréditée doit être en mesure de soumettre, pour chaque projet, une évaluation socioéconomique et genre du contexte d’intervention, un plan d’action genre assorti d’indicateurs de performance sexo-spécifiques, de cibles chiffrées, de lignes budgétaires dédiées et d’une chaîne de responsabilité clairement définie. Ces exigences ne s’improvisent pas en quelques semaines. Elles supposent que l’institution ait, en amont, développé une politique genre propre, formé ses équipes, adapté ses systèmes de suivi-évaluation et ancré une culture interne qui fait du genre une variable d’analyse, et non une case à cocher. Le FVC l’a formalisé en partenariat avec ONU Femmes dans un guide méthodologique spécifique destiné aux entités accréditées. Le message est sans ambiguïté : le genre n’est pas facultatif. Il est structurel.

Le processus d’accréditation lui-même prend en moyenne six mois dans le meilleur des cas, et peut s’étaler sur deux ans lorsque des clarifications sont requises par le Secrétariat. Ce délai dit quelque chose d’important : une institution camerounaise qui commencerait aujourd’hui le travail sérieux d’alignement avec les standards FVC ne serait pas pleinement opérationnelle avant plusieurs années. Le moment de commencer, c’était hier. Le moment de décider, c’est maintenant.

La souveraineté financière se construit maintenant

Il faut nommer ce que représente vraiment l’accès direct au FVC pour une institution publique camerounaise. Ce n’est pas seulement une source de financement supplémentaire. C’est la capacité de définir soi-même les priorités d’adaptation, de choisir les secteurs à protéger, de concevoir des projets enracinés dans les réalités locales et de rendre compte à ses propres parties prenantes plutôt qu’à un intermédiaire international. Cette souveraineté financière a un prix : la rigueur institutionnelle que le FVC exige de ses partenaires directs.

Le FVC a prévu, dans son programme de préparation, des ressources destinées à aider les entités nationales à atteindre ce niveau de conformité. Les autorités nationales désignées, comme le MINEPDED au Cameroun, peuvent solliciter ce soutien pour renforcer les capacités des institutions candidates à l’accréditation, y compris dans la construction de leur politique genre. Autrement dit, le Cameroun n’est pas seul face à ce chantier. Mais il lui revient d’en prendre l’initiative.

Les institutions publiques camerounaises qui gèrent ou mobilisent des ressources climatiques ont aujourd’hui une fenêtre d’opportunité réelle. La dynamique internationale est favorable, les mécanismes de soutien existent, et la demande politique pour une meilleure articulation entre genre et finance climatique est croissante, notamment portée par les engagements inscrits dans les contributions déterminées au niveau national. Ce qui manque, c’est la décision de traiter la politique genre non pas comme une exigence administrative imposée de l’extérieur, mais comme un investissement stratégique dans la crédibilité et la compétitivité internationale de l’institution.

Les femmes camerounaises gèrent depuis toujours le risque climatique avec les moyens du bord. Il serait temps que les institutions publiques leur rendent la pareille, et utilisent les leurs.

Baltazar Atangana

Spread the love

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *