En un an, les escales ont chuté de 11 %, Kribi gagne du terrain, et les importateurs tchadiens menacent de faire dévier l’axe historique. Pourtant, le Directeur général du Port Autonome de Douala-Bonabéri (PAD) refuse de courber l’échiquier. Portrait d’un manager en résilience.

Les chiffres sont impitoyables. Entre 2024 et 2025, le nombre d’escales de navires à Douala est passé de 293 à 260 rotations. Le tonnage import a reculé de 8,1 %, l’export de 1,8 %. Pendant ce temps, à 150 km de là, le port de Kribi affiche une hausse de 19 % de son trafic conteneurs, cannibalisant sans complexe le corridor historique. Les terminaux se vident, et l’écho du vide résonne jusqu’aux bureaux de Cyrus Ngo’o. Mais le Directeur général du PAD n’a pas le luxe de la plainte. Il a celui de l’action.

Un bilan comptable trompeur, une réalité opérationnelle sous tension

Sur le papier, le groupe PAD résiste. Le chiffre d’affaires consolidé affiche 529,26 milliards FCFA, une hausse qui masque des fragilités structurelles. La filiale RTC (Régie des Terminaux Conteneurs) a vu son résultat 2025 plombé par une provision massive : plus de 12 milliards FCFA à bloquer en attendant la résolution d’un contentieux fiscal né d’un redressement injustement exposé. « Une épée de Damoclès comptable », reconnaît un cadre financier. En attendant le résultat des négociations en cours et qu’on vide l’arbitrage, la RTC a dû immobiliser une somme équivalente, réduisant mécaniquement son résultat net, bien que son activité réelle soit en hausse.

Au niveau du groupe, cette baisse ponctionne un bénéfice global qui reste toutefois largement positif. « Le PAD demeure une entreprise publique unique sur sa trajectoire bénéficiaire constante », insiste la direction. Mais l’ombre du contentieux plane.

Et soudain, N’Djamena boude

Le contre-coup le plus douloureux vient de l’intérieur du continent. Excédés par les lenteurs de la SGS, les coûts exorbitants du corridor routier, et plus de 60 postes de contrôle (police, gendarmerie, sans parler des barrières douanières formelles et même informelles), les importateurs tchadiens se détournent de l’axe Douala-N’Djamena. Ils testent désormais des routes alternatives via le Nigeria et la Guinée équatoriale. Or, ce trafic représente habituellement 350 milliards FCFA de recettes pour le Cameroun.

Signe de l’urgence : un accord bilatéral de crise a dû être signé ce mois-ci pour tenter de colmater la brèche.

Cyrus Ngo’o, l’obsession de la réinvention

Face à ce cumul de handicaps – concurrence interne, défiance externe, épée fiscale – Cyrus Ngo’o n’a pas attendu la panique. Depuis un an, il réorganise son état-major, exige des reportings quotidiens, et pousse ses équipes à la performance par petits pas. « Il ne s’énerve jamais en réunion, il chiffre. Il montre l’écart, puis la marge de progression », confie un proche.

Son credo : on ne peut pas contrôler la fiscalité ni les postes de gendarmerie sur la route de N’Djamena. On peut, en revanche, contrôler notre outil portuaire.

2026 : un budget offensif à 122 milliards FCFA

Le Conseil d’Administration a validé pour 2026 un budget de 122 milliards FCFA, clairement orienté vers la reconquête. Trois chantiers prioritaires : la modernisation du quai Boscam confiée au belge Jan De Nul, l’aménagement de la zone logistique intégrée de la Dibamba, et la réfection complète du réseau ferroviaire portuaire. Objectif : fluidifier l’amont et l’aval, réduire les temps d’attente, et redonner de la prévisibilité aux transitaires.

« Le PAD ne sera peut-être jamais le port le moins cher de la région, mais il peut redevenir le plus fiable », martèle Cyrus Ngo’o.

Un leadership discret mais déterminé

Loin des déclarations tonitruantes, c’est un management de terrain que pratique ce DG formé à la rigueur. Visites impromptues des quais, entretiens directs avec les consignataires, lettres ouvertes aux ministres pour dénoncer les lenteurs inter-administratives. Et quand la presse titre sur « Douala qui se vide », il ne répond pas par un communiqué triomphaliste, mais par un plan d’action chiffré, présenté comité par comité.

Dans un Cameroun où les ports sont souvent des miroirs de l’État, Cyrus Ngo’o incarne cette minorité silencieuse de managers publics qui refusent d’utiliser les difficultés comme alibi. Alors que Kribi monte, que N’Djamena s’éloigne et que le fisc attend, il tient une seule ligne : réinventer Douala, sans bruit, mais sans faiblesse.

Au final : une trajectoire positive intacte

Car le vrai chiffre à retenir, celui que les actionnaires publics scrutent, c’est que le PAD, malgré tout, reste sur une trajectoire de croissance continue de son chiffre d’affaires et d’un bénéfice récurrent. Le résultat 2025 du groupe, bien qu’impacté par la provision RTC, demeure largement positif. Et Cyrus Ngo’o parie qu’en 2026, la levée de l’épée fiscale coïncidera avec la mise en service des nouvelles infrastructures.

D’ici là, il continue d’y croire. Et de faire travailler ses équipes comme si le port ne s’était jamais vidé. C’est peut-être ça, finalement, la vraie qualité managériale : tenir le cap quand la mer est mauvaise, et réinventer la route quand les clients changent de cap.

Emmanuel Ekouli

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