La romancière camerounaise, ancienne cadre de la fonction publique persécutée par l’Opération Épervier, a transformé sa souffrance en combat littéraire pour la liberté féminine. Ses deux œuvres majeures explorent l’histoire camerounaise et les tabous sociaux avec une franchise rare. Portrait d’une guerrière de la plume.

Du rouleau compresseur à la plume libératrice

De Messamena, petit bourg de la région de l’Est au Cameroun, Caroline Meva aurait pu rester une simple administratrice. Diplômée de l’École nationale d’administration et de magistrature, elle gravit les échelons de la fonction publique camerounaise en tant que contrôleur financier au ministère de l’Agriculture. C’est le poste qu’elle occupait quand survient, en l’an 2000, l’événement qui allait basculer son existence. Inculpée pour détournement de fonds dans un contexte politique trouble, elle est relaxée trois ans plus tard pour faits non établis. Mais le mal était fait. Bien des années après, elle demeure la victime collatérale d’une machine judiciaire qu’elle qualifie de rouleau compresseur. Ce sentiment d’injustice ne l’a jamais quittée. Il s’est au contraire cristallisé en matière littéraire.

En 2005, Meva prend une décision qui scelle sa destinée. Elle quitte la fonction publique camerounaise, libérée dit-elle de ses chaînes. Ce n’est pas un retrait, c’est une conversion. “Depuis ma retraite, je me consacre entièrement à ma passion, l’écriture”, confiera-t-elle aux journalistes. Cette passion sommeillait depuis toujours. Diplômée d’études supérieures en littérature et philosophie, Meva rêvait d’écrire sans l’avoir jamais osé. La persécution lui en fournit l’occasion. Le malheur devient donc prétexte à la création. C’est un phénomène qu’on observe souvent chez les écrivains africains : la souffrance politique transmutée en art.

Dès 2006, elle publie Les Exilés de Douma, premier tome d’une trilogie ambitieuse. Ce projet d’envergure historique occupe ses énergies créatrices pendant huit années. Elle publie le deuxième tome, Ombres et Lumière sur la Forêt en 2007, puis attend 2014 pour livrer le troisième et dernier, Tempête sur la Forêt. Ces trois ouvrages forment une fresque qui retrace l’histoire du Cameroun depuis l’esclavage jusqu’aux indépendances en passant par la période coloniale. Meva y raconte l’histoire des Fongs, une petite tribu d’Afrique centrale, et comment elle a traversé les grands remous de l’histoire continentale.

Ce projet répond à une ambition précise : transmettre l’histoire et le patrimoine culturel camerounais aux générations futures. Il y a là quelque chose de l’historienne autant que de la romancière. Meva entend préserver une mémoire menacée. Elle met l’accent sur la rébellion des peuples de la forêt face aux rigueurs imposées par l’empire colonial. Elle se fait archiviste d’une résistance oubliée. Les trois tomes, publiés aux Éditions l’Harmattan, trouvent leur audience auprès des lecteurs africains soucieux de retrouver dans la fiction les traces de leur propre histoire.

L’histoire au service de la mémoire collective

Mais cette fresque historique n’épuise pas le talent de Meva. Elle garde en réserve une autre arme, bien plus personnelle et infiniment plus radicale : un roman de dénonciation sociale publié en 2019 aux Éditions le Lys Bleu. Les Supplices de la Chair est le titre de cette bombe littéraire. L’ouvrage provoque un tournant dans la carrière de Meva. Fini les grandes fresques historiques aux perspectives panoramiques. Meva se tourne vers le confessionnel, l’intime, l’autobiographique. Elle descend dans les profondeurs de ce qu’elle nomme elle-même les ruelles sombres et sordides de la prostitution.

Le roman raconte le destin de Mabelle, une femme qui a fait de la prostitution sa carrière pendant trois décennies. Par ce choix narratif audacieux, Meva aborde de front les tares sociales qui empoisonnent la vie des femmes camerounaises. Le viol, la pauvreté, la polygamie, le blanchiment artificiel de la peau, tous ces phénomènes qui paraissent indicibles trouvent ici leur voix. Elle écrit sans détour, sans voile d’euphémismes, avec cette franchise que les bien-pensants trouvent souvent dérangeante.

Les Supplices de la Chair est à bien des égards un cri de désespoir. C’est l’odyssée existentielle d’une femme sur le déclin qui se remmémore une vie tourmentée, mâtinée de malheur et de bonheur, d’espoir et de désespoir, de gloire et de déboires. Meva y plonge le lecteur dans des monologues intérieurs qui peuvent être crus, voire violents. Mais cette violence textuelle n’est jamais gratuite. Elle sert une cause : montrer comment une femme qui n’a rien peut encore utiliser son corps comme instrument d’autonomisation, fût-ce de manière ambiguë et douloureuse.

Les tabous enfin parlés : une littérature de confrontation

C’est ici qu’on reconnaît Meva comme appartenant à une lignée de ce qu’Odile Cazenave appelait les femmes rebelles, ces guerrières de la plume qui mettent en scène des héroïnes dissidentes. Ces écrivaines multiplient sans cesse des mécanismes de rébellion, d’autonomisation et d’émancipation. Elles le font avec une hardiesse stylistique que les critiques qualifient de libre et hardie. Meva s’inscrit clairement dans cette tradition du roman africain au féminin qui date de plusieurs décennies mais connaît des développements constants.

Ce qui caractérise Meva au-delà de tout, c’est l’engagement. Elle n’écrit pas simplement pour divertir ou même instruire. Elle écrit pour témoigner d’une injustice vécue. Elle écrit pour donner une voix à celles qui n’en ont pas. Elle écrit pour imposer dans l’espace public camerounais des questions qu’on préférerait taire. Ces questions portent sur la sexualité féminine, la liberté du corps, la dignité des femmes pauvres. Elles menacent l’ordre patriarcal sur lequel repose une partie de la société camerounaise.

En 2021, elle revient à la charge en publiant une tribune dans la presse camerounaise. Le sujet : l’Opération Épervier, ce grand nettoyage politique des années 2000 qui a emporté ses pans de carrière. Elle y dénonce avec véhémence le rouleau compresseur qui aurait transformé cette opération en simple cabale politico-judiciaire. Elle écrit depuis l’expérience des persécutés. Elle rappelle qu’elle a été jugée non coupable il y a plus de vingt ans pour des faits non établis. Elle reste néanmoins vilipendée, traînée dans la boue. Cette tribune est l’expression d’une rage contenue depuis longtemps, celle d’une femme qui n’a pas oublié.
Caroline Meva s’est donc imposée sur la scène littéraire camerounaise comme une écrivaine qui fait bouger les lignes. Elle n’appartient pas à la catégorie des romancières qui se contentent de peindre des tableaux sur la condition féminine. Elle intervient de manière agissante dans le débat public. Elle témoigne de ce qui s’est passé, des injustices qui persistent, des femmes dont l’histoire reste à écrire. Elle le fait avec un style que certains trouveront excessif mais qui répond à l’urgence ressentie.

Refuser le silence, imposer la parole

Son œuvre entière, prise dans son ensemble, raconte une seule et même histoire : celle d’une femme qui a refusé le silence. Le silence qu’on aurait voulu lui imposer après sa persécution judiciaire. Le silence sur les réalités de la prostitution et de la pauvreté féminine. Le silence sur l’histoire camerounaise occultée dans les manuels officiels. À l’encontre de tous ces silences imposés, Meva choisit la parole. Elle choisit la plume comme arme. Elle choisit de transformer la cicatrice en art, la rage en roman, le témoignage en littérature.

Ce choix n’est pas anodin. Dans le contexte camerounais et plus largement africain, donner une voix littéraire aux femmes opprimées, c’est accomplir un acte politique. C’est refuser l’ordre établi qui voudrait les garder à l’écart de la sphère publique. Caroline Meva a compris cette leçon. Elle la vit au quotidien à travers son écriture. Son œuvre, malgré ses imperfections potentielles, reste une contribution importante à la littérature africaine d’expression française. Elle la place d’ailleurs aux côtés d’autres grandes figures féminines de la littérature africaine comme Calixthe Beyala qui a su acquérir, elle, une renommée internationale.

Mais où Meva diffère, c’est dans son engagement documentaire. Elle n’invente pas seulement des mondes fictifs. Elle enracine sa fiction dans des réalités camerounaises vérifiables. La persécution par l’Opération Épervier est réelle. Les femmes qui se prostituent pour survivre existent en grand nombre. La transmission du patrimoine oral camerounais est une urgence. Meva le sait. Elle l’écrit.

Il reste à voir si le public international finira par découvrir cette voix si particulière. Pour l’heure, elle demeure une figure majeure de la littérature camerounaise, reconnue sur le continent mais encore insuffisamment en dehors. Son intégration progressive dans les cursus universitaires et dans les prix littéraires africains pourrait modifier cette équation. Mais quoi qu’il advienne, l’importance de son œuvre ne sera jamais diminuée. Elle a écrit au moment où il fallait écrire, sur les sujets qu’il fallait aborder, avec l’urgence et la franchise qu’ils réclamaient.

Baltazar Atangana

Un virage vers le mystico-scientifique

La romancière camerounaise, ancienne cadre de la fonction publique persécutée par l’Opération Épervier, a transformé sa souffrance en combat littéraire pour la liberté féminine. Ses deux œuvres majeures explorent l’histoire camerounaise et les tabous sociaux avec une franchise rare. Portrait d’une guerrière de la plume. Du rouleau compresseur à la plume libératrice De Messamena, petit…

Après les succès des Exilés de Douma et Les Supplices de la Chair, Caroline Meva s’aventure dans un nouveau registre avec La Science des Sorciers de Koba. Ce roman paraît quelques années après son œuvre de dénonciation sociale, marquant un tournant stylistique qui surprend les lecteurs. Il s’agit d’une fiction mystico-scientifique qui se déroule dans un pays imaginaire appelé Balanga.

Le roman met en scène Almega, un jeune et brillant étudiant africain qui poursuit ses études en Australie. À l’Université des Sciences et de la Technologie de Sydney, il fait une expérience initiatique révélatrice : il découvre que tous les êtres du monde sont constitués de particules énergétiques. Cette révélation le pousse à élaborer une nouvelle théorie scientifique appelée l’Énergétique, une branche novatrice de la physique visant à expliquer les phénomènes occultes, notamment la sorcellerie, par des lois régissant la génération et le transfert des énergies entre tous les êtres.

Le retour d’Almega au Balanga après ses études lui permet de mettre ses découvertes au service de sa communauté. Il retrouve Dounia, la femme de sa vie, et ensemble ils travaillent à l’édification d’une nouvelle vision du monde fondée sur une compréhension holistique de l’existence. Cette fusion entre la science rationnelle et la sagesse initiatique traditionnelle illustre la démarche de Meva elle-même : réconcilier les savoirs africains avec les approches modernes.

La publication de La Science des Sorciers de Koba a suscité des polémiques au Cameroun. Certains lecteurs, notamment des Camerounais, ont cru voir dans Balanga une allusion à des pays ou des pratiques bien réels. Caroline Meva a dû clarifier que Balanga était entièrement imaginaire. Ce malentendu révèle néanmoins la puissance du roman à s’inscrire dans la réalité vécue des lecteurs, à toucher des questions brûlantes de la vie africaine contemporaine.

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