Le 8 juillet 2026, les scellés de la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) sont tombés sur les installations de la Cotonnière industrielle du Cameroun (Cicam) à Garoua. Motif : une dette abyssale de près de 4,5 milliards de FCFA de cotisations sociales impayées. L’entreprise, qui négocie aujourd’hui un énième moratoire, cumule également seize mois d’arriérés de salaires pour un montant estimé à 2,6 milliards de FCFA. Ce n’est pas un simple incident de parcours. C’est le symptôme d’un mal profond qui ronge le tissu industriel camerounais : la gestion désastreuse et les choix stratégiques erratiques des dirigeants, qui conduisent inexorablement les fleurons publics vers la faillite.

L’accumulation des pertes et la fuite en avant

La Cicam n’est pas une start-up fragile. C’était jadis le mastodonte du textile en Afrique centrale. Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. L’usine de Garoua est à l’arrêt technique total depuis septembre 2023. Une étude diagnostique commandée par le ministère de l’Industrie et réalisée par le cabinet Mazars est sans appel : la restructuration de l’entreprise nécessiterait entre 30,7 et 48,2 milliards de FCFA. Pourtant, ce constat alarmant ne date pas d’hier. Dès janvier 2022, l’accumulation des déficits était déjà criante, avec des pertes cumulées de 13,4 milliards de FCFA.

Face à cette hémorragie financière, qu’ont fait les gouvernants ? Ils ont laissé l’outil de production se dégrader, faute d’investissements suffisants, tout en continuant à engager des dépenses sans vision stratégique. L’entreprise a été fragilisée par la concurrence des importations asiatiques et de la contrebande, mais aucune politique industrielle de grande envergure n’a été mise en œuvre pour la protéger ou la moderniser. Pire, les dirigeants de la Cicam ont développé un mode opératoire pour le moins cavalier : ils continuaient régulièrement à déclarer les cotisations sociales de leurs employés, mais sans jamais verser les fonds à la CNPS. Une “mauvaise foi caractérisée” qui a fini par épuiser la patience de l’organisme social.

Un mal systémique : l’opacité et la mauvaise gouvernance

Le cas de la Cicam n’est malheureusement pas isolé. Il s’inscrit dans un système de gouvernance pathologique que le Fonds monétaire international (FMI) avait déjà dénoncé en 2021. Dans un rapport intitulé « Cameroun : Renforcer la surveillance, la gouvernance et la maîtrise des risques budgétaires dans la gestion des entreprises publiques », le FMI établissait un diagnostic cinglant : « le manque de performance et de compétitivité des entreprises publiques perdure depuis de nombreuses années, et est lié en grande partie à des problèmes de gouvernance et de transparence ».

Le constat est accablant. Le système de gestion et de surveillance reste fragmenté. Il n’existe pas de vision globale des flux financiers entre l’État et les entreprises publiques. Le périmètre du portefeuille de l’État est flou. Et surtout, la remontée d’informations exhaustives et fiables est un « défi permanent ». Autrement dit, les dirigeants naviguent à vue, sans données précises, sans contrôle effectif, sans reddition des comptes. Comme le souligne une étude universitaire, « la mauvaise gouvernance et l’opacité des comptes sont des principaux maux qui minent les entreprises publiques camerounaises ».

Des choix stratégiques qui mènent à l’impasse

Le drame de la Cicam est aussi celui d’une succession de choix stratégiques erronés. L’étude Mazars propose deux scénarios : une restructuration intégralement financée par l’État (48,2 milliards de FCFA) ou une privatisation partielle (30,7 milliards). Mais ces options sont connues depuis 2023. Depuis trois ans, l’État camerounais oscille, temporise, négocie avec des investisseurs comme Arise Integrated Industrial Platforms sans aboutir. Pendant ce temps, la dette sociale s’accumule, les salaires ne sont pas payés, et l’outil industriel se dégrade un peu plus chaque jour.

Ce qui est révélateur, c’est l’absence de sanctions et de remises en question. Les dirigeants responsables de ces échecs successifs restent en poste, ou sont simplement déplacés vers d’autres structures publiques. La culture de l’impunité et du népotisme, dénoncée par les experts, empêche toute réforme en profondeur. Les contrats de performance, censés responsabiliser les gestionnaires, sont inefficaces, et les conseils d’administration, noyautés par des intérêts politiques, ne jouent plus leur rôle de contrôle.

L’heure de vérité

La mise sous scellés de la Cicam par la CNPS est un signal d’alarme. Elle révèle l’urgence d’une refonte totale de la gouvernance des entreprises publiques au Cameroun. Le FMI préconisait dès 2021 le renforcement du cadre institutionnel, une coordination effective des tutelles, et la définition d’une politique claire de l’État actionnaire. Rien ou presque n’a été fait. Aujourd’hui, la Cicam est au bord du gouffre, et avec elle, ce sont des milliers d’emplois et un savoir-faire industriel qui risquent de disparaître. L’argent public, gaspillé en sauvetages intempestifs et en subventions à blanc, ne pourra pas indéfiniment combler les trous d’une gestion calamiteuse. Il est temps que les dirigeants camerounais assument leurs responsabilités et mettent fin à cette spirale mortifère. L’industrie camerounaise ne pourra pas renaître de ses cendres tant que la mauvaise gestion et l’opacité resteront la règle.

Emmanuel Ekouli

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