Une déposition fleuve au Tribunal militaire de Yaoundé lève le voile sur un pacte financier, des complicités assumées et une gestion douteuse au sein de la DGRE.
Yaoundé, le 14 juillet 2026 – L’audience de ce mardi au Tribunal militaire de Yaoundé restera gravée comme l’une des plus explosives dans le dossier de l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Devant une salle comble et une opinion publique en suspens, le Colonel Otoulou, ancien commandant de la Légion de Gendarmerie du Centre, a livré une déposition de près de trois heures. Un témoignage qui, par sa précision chirurgicale, a ébranlé les certitudes de la défense et exposé au grand jour les rouages d’un système où se mêlent intérêts financiers, pressions politiques et trahisons.
Le pacte secret du domicile d’Amougou Belinga
Tout a basculé lorsque le colonel a évoqué l’existence d’un “pacte” scellé dans la résidence de l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. Selon ses déclarations, les investigations ont mis au jour une réunion clandestine ayant réuni le puissant patron de presse et le directeur des opérations de la Direction Générale de la Recherche Extérieure (DGRE), Justin Danwe. L’objet de ce conciliabule ? La planification et le financement d’une opération dont les contours restaient flous jusqu’ici.
Le coup de théâtre est venu de l’aveu même de Justin Danwe. Confronté aux preuves et à la présence de son interlocuteur, il aurait lâché, sous la pression des enquêteurs : « Mon colonel, je change ma déclaration. Je connais très bien M. Amougou ». Une volte-face qui constitue un aveu de partialité et de dissimulation. Pour étayer ces dires, le Colonel Otoulou a produit un élément matériel imparable : les images des caméras de surveillance de l’immeuble Ekang, le fief d’Amougou Belinga. Ces vidéos attestent des allées et venues régulières de Danwe, venu y “rendre compte” de l’avancement de l’opération. Le secret de polichinelle devient une certitude judiciaire : le cadre de la DGRE n’agissait pas en solitaire.
Bruno Bidjang, l’homme qui voulait “sans pitié”
Le volet le plus glaçant du récit du colonel concerne le journaliste Bruno Bidjang, présenté comme le “bras droit” d’Amougou Belinga. L’analyse forensique de son téléphone portable a exhumé un message qui a glacé l’assistance. Adressé à un certain Paul Daisy Biya, le texte était sans équivoque : « Le jour J, ça sera sans pitié pour Martinez ». Un aveu numérique qui anéantit les dénégations du prévenu.
Face à la menace d’une confrontation avec Amougou Belinga, Bruno Bidjang aurait tenté de se justifier en rejetant la faute sur une “mauvaise compréhension” ou une “interprétation erronée”. Mais le Colonel Otoulou a balayé ces arguties d’une formule restée célèbre : « Leur proximité est celle de l’ongle et du doigt. Il est impossible d’ignorer ce que l’autre trame ». Selon lui, le rôle de Bidjang ne se limite pas à un simple soutien logistique ; il aurait été un maillon essentiel dans la coordination des intentions hostiles envers la victime.
L’ombre de Maxime Eko Eko : incompétence ou complicité ?
Si les projecteurs étaient braqués sur les accusés principaux, la déposition du Colonel Otoulou a également mis en difficulté une figure clé des services secrets : Maxime Eko Eko, l’ex-patron de la DGRE. Le témoin a dépeint le portrait d’un supérieur hiérarchique d’une passivité suspecte. Entre contradictions dans ses propres déclarations et la “disparition” inexpliquée de plusieurs preuves technologiques lors de la perquisition, le colonel n’a pas mâché ses mots.
« Soit le directeur était incompétent, soit il savait et n’a rien dit », a-t-il tranché, ouvrant une brèche dans le discours de la défense de l’État. Cette mise en cause directe de l’ancien numéro un de la DGRE relance la polémique sur l’implication des plus hautes sphères de la sécurité dans ce crime d’État présumé. Pour la première fois, un officier supérieur admet publiquement que la hiérarchie de la DGRE pourrait avoir fermé les yeux, sinon participé à l’étouffement de l’affaire.
Un procès sous haute tension et une défense en ordre de bataille
À 17h10 précises, après une journée d’audience tendue, le tribunal a ordonné le renvoi de la cause aux 3 et 4 août 2026. Ce délai est stratégique : il permettra le contre-interrogatoire approfondi du Colonel Otoulou et l’audition de témoins décisifs, notamment Eloundou Mesmin. Maître Claude Assira, avocat de l’État et figure de la défense, a d’ores et déjà annoncé la couleur : il entend “consolider les charges” contre Jean-Pierre Amougou Belinga et ses co-accusés, tout en tentant de contenir les dégâts causés par les révélations sur les dysfonctionnements internes à la DGRE.
L’affaire Martinez Zogo, qui tenait jusque-là du feuilleton judiciaire, entre aujourd’hui dans une phase décisive. En brisant le mur du silence, le Colonel Otoulou a non seulement fragilisé le statut des prévenus, mais il a aussi mis à nu les contradictions d’un système qui peine à cacher ses failles. Les prochaines audiences s’annoncent comme un véritable bras de fer entre la quête de vérité et la préservation des secrets d’État.
Emmanuel Ekouli
