Abuja, Nigeria – L’ancien président nigérian Muhammadu Buhari est décédé hier dimanche à l’âge de 83 ans, laissant derrière lui un héritage politique aussi marquant que divisé. Homme militaire devenu dirigeant civil, Buhari a dirigé le Nigeria à deux reprises : une première fois en tant que chef d’un régime militaire dans les années 1980, puis en tant que président démocratiquement élu de 2015 à 2023. Sa disparition relance le débat sur son bilan, entre lutte contre la corruption, efforts sécuritaires et critiques sur les libertés démocratiques.
Un parcours militaire et politique
Né le 17 décembre 1942 à Daura, dans l’État de Katsina (nord du Nigeria), Muhammadu Buhari s’engage très tôt dans une carrière militaire. Formé au Nigeria, en Inde, au Royaume-Uni et aux États-Unis, il gravit rapidement les échelons avant de participer au coup d’État de 1983 qui renverse le gouvernement civil du président Shehu Shagari.
À seulement 41 ans, Buhari devient alors chef de l’État, promettant de restaurer l’ordre dans un Nigeria miné par la corruption et les crises économiques. Son régime militaire, marqué par une discipline stricte et des mesures autoritaires, est cependant renversé en 1985 par un autre coup d’État mené par le général Ibrahim Babangida.
Retour en politique et présidence (2015-2023)
Après plusieurs tentatives infructueuses pour revenir au pouvoir (en 2003, 2007 et 2011), Buhari est finalement élu président en 2015, sous la bannière du Congrès des progressistes (APC). Son élection, perçue comme une victoire historique face au Parti démocratique populaire (PDP), est saluée par une population lassée par les scandales de corruption et l’insécurité grandissante.
Les grands axes de sa présidence
- Lutte contre la corruption : Buhari a fait de ce combat son cheval de bataille. Sous son mandat, plusieurs hauts fonctionnaires et anciens dirigeants ont été poursuivis, dont l’ex-ministre du Pétrole Diezani Alison-Madueke. Cependant, ses détracteurs lui reprochent une approche sélective et l’absence de réformes structurelles profondes.
- Sécurité et lutte contre Boko Haram : Son engagement à éradiquer le groupe terroriste Boko Haram a été un point clé de sa campagne. Si l’armée nigériane a repris des territoires sous son mandat, les attaques ont persisté, notamment dans le nord-est du pays. L’émergence de groupes criminels dans le nord-ouest (les « bandits ») a également terni son bilan sécuritaire.
- Économie et diversification : Le Nigeria a traversé deux récessions sous sa présidence, en partie à cause de la chute des prix du pétrole. Bien que son gouvernement ait promu des initiatives agricoles comme le « Anchor Borrowers’ Programme », la pauvreté et le chômage ont continué de croître.
- Démocratie et droits de l’homme : Critiqué pour son approche répressive (notamment contre les manifestations #EndSARS en 2020), Buhari a été accusé d’avoir affaibli les libertés civiles. Son silence face aux violences intercommunautaires et son traitement des minorités (comme les Igbo et les militants du Biafra) ont également suscité des polémiques.
Un héritage contrasté
À sa mort, Muhammadu Buhari laisse un Nigeria profondément divisé sur son action. Pour certains, il restera le président qui a tenté de moraliser la vie publique et de restaurer la souveraineté du pays. Pour d’autres, son mandat aura été marqué par des promesses non tenues, une insécurité persistante et des inégalités économiques accrues.
L’actuel président Bola Tinubu a salué en lui « un patriote intègre », tandis que l’opposition rappelle les limites de son bilan. L’histoire retiendra sans doute Buhari comme une figure complexe, à la fois réformateur autoritaire et symbole des défis persistants du Nigeria.
Derniers hommages et funérailles
Des obsèques nationales doivent être organisées dans les prochains jours à Abuja et dans sa ville natale de Daura. Plusieurs chefs d’État africains et représentants internationaux sont attendus pour lui rendre hommage.
Emmanuel Ekouli
