L’historien-poète Martial Sinda d’origine congolaise est décédé dans la nuit du 16 au 17 juillet 2025 dans son domicile parisien entouré par les siens. Il était âgé de 90 ans. Il a été inhumé le 25 juillet au Cimetière de Montparnasse à Paris. C’était une figure avant-gardiste de la poésie africaine francophone. Nous avons rencontré son fils, le poète et universitaire Thierry Sinda, pour qu’il nous parle de son père aussi bien sur le plan académique que familial.
Ferdinand mayega à paris

Un homme d’actions…
TS : Votre père Martial Sinda est un poète-historien pouvez-vous nous dire quelle place il occupe en littérature ?
L.V.C : Ça place dans en littérature est académique et incontournable. Il fait entrer la poésie de l’Afrique Équatoriale française dans les lettres françaises, en juin 1955, en publiant chez le prestigieux éditeur Seghers : Premier chant du départ. Non content d’avoir dégainé avant son frère d’armes le poète Gérald Tchicaya (Tchicaya U Tam’si),qui publiera son recueil à l’extrême fin de l’année 1955, Sinda décroche le Grand Prix Littéraire de l’AEF en 1956. Ce prix est remis pour la première fois à un Noir.

Un homme d’église aussi…
Il crée l’événement éditorial, littéraire, sociétal , voire politique. Il est l’écrivain le plus médiatique de l’AEF, et sa renommée va au-delà de la littérature. En 1956, il est reçu en audience privée par le Pape Pie XII.
En 1955, il conduit son oncle l’abbé Fulbert Youlou dans le milieu de la Négritude , notamment chez le député-poète Léopold Sédar Senghor et chez René Maran, lesquels lui conseillent de créer un parti politique puisqu’il était entré en politique sur son simple nom. C’est ainsi que l’abbé Fulbert Youlou crée en 1956, le parti congolais Union Pour la Défense des Intérêts Africains. A noter que pour commémorer les 70 ans de la parution du Premier chant du départ, il a été réédité en version augmentée, commentée et préfacée par René Maran aux éditions Orphie, à Paris.
Lors des indépendances africaines Martial Sinda a-t-il occupé des fonctions politiques au Congo ?
En 1960, lorsque son oncle l’abbé Fulbert Youlou devient le premier Président de la République du Congo, Martial Sinda achève sa thèse de doctorat qu’il défendra en Sorbonne en 1961. Néanmoins, c’est un étudiant aussi studieux que turbulent sur tous les plans. Il navigue dans les milieux politiques à Paris tout en étant un redoutable conseiller officieux de son oncle. Le Président l’abbé Fulbert Youlou est renversé en 1963.
Entretemps il avait présenté à son oncle : Bernard Kolélas (qui fera partie du gouvernement de Youlou), Poity Charles (nommé ambassadeur du Congo à Bruxelles) et quelques autres. Fidèle à son oncle entre 1963 et 1990, il ne prendra part à aucun gouvernement du Congo. En 1990, lors de la Conférence nationale souveraine et de la redémocratisation du Congo, Martial Sinda redynamise l’ UDDIA, le parti de son oncle. Il est entre Niamey où il enseigne à l’université, et Brazzaville où il prend part au débat politique national.

Jamais sans sa plume …
Son ami Kolélas crée le MCDDI (mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral) et siphonne la base électorale de l’UDDIA. Ne pouvant se présenter à l’élection présidentielle, il s’adonne entièrement à l’enseignement et à la recherche scientifique. Martial Sinda n’occupera aucun poste politique contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là. Ils font, très probablement, la confusion entre Martial Sinda et le romancier-universitaire, mon tonton Makouta Mboukou, qui lui, fut sénateur.
Votre père Martial Sinda est un poète-historien pouvez-vous nous dire, quelle place il occupe dans les sciences humaines ?
Au moment, où Levy-Bruhl enseigne en Sorbonne la pensée primitive du Noir prélogique, et Marcel Mauss,- aussi en Sorbonne et à l’École pratique de hautes études -, la religion des non civilisés, un petit groupe d’Africains en sciences humaines vont défier ces grands maîtres de l’université française. L’Ivoirien Ngangoran Bouah, présente en 1957 à l’École pratique de hautes études, un mémoire sur le poids à peser l’or ; le Congolais Martial Sinda, présente en 1958 à l’École pratique de hautes études, un mémoire sur le Kimbanguisme et le matsouanisme. En 1961, Bouah et Sinda seront les premiers docteurs en sciences humaines dans leur pays respectif.
En 1951, le Sénégalais Cheikh Anta Diop préparait une thèse de doctorat sur l’Égypte antique négro-africaine riche sur le plan technique, culturel et scientifique. Il n’a pas pu soutenir sa thèse révolutionnaire en Sorbonne. En 1954, il en fait un livre : Nations nègres et culture publié aux éditions Présence Africaine. Diop soutient en 1960, en Sorbonne, une thèse de doctorat sur un autre sujet. En 1956, le Burkinabe Joseph Ki-Zerbo devient en 1956, le premier africain agrégé d’histoire.
En 1972, la thèse remaniée de Martial Sinda est publiée aux éditions Payot sous le titre Le messianisme congolais et ses incidences politiques ; Et bis repetita, son second livre est un événement éditorial, scientifique, sociétal voire politique. En 1974, il reçoit pour son ouvrage scientifique le Prix Georges Bruel de l’Académie des sciences d’Outre-Mer. En 2011, pour son travail pionnier, il est fait docteur honoris causa de l’Université Simon Kimbangu en RDC. C’était la première distinction honorifique décerné par l’Université Simon Kimbangu.
Quel était la place du livre dans la maison des Sinda ?
Mon papa a une immense bibliothèque dans son domicile parisien à la fois dans un long couloir, dans sa cave et un peu partout dans sa maison. Enfants, on vivait dans les livres. On avait qu’à se baisser pour les ramasser, les feuilleter ou les lire totalement. Côté Afrique, sa bibliothèque se constitue de nombreux livres, revues et documents rares de l’époque coloniale, auxquels s’ajoutent des livres des années 1970, puis ceux des années 1980 , 1990 et 2 000.
Les livres sur l’Afrique correspondent à des générations et à des mouvements d’idées : les luttes de l’époque coloniale, les années post indépendance qui sont marquées par l’africanisation, la tri-continentale, les désillusions africaines, le nouvel espoir de l’Afrique avec sa redémocratisation, l’écologie, l’intelligence artificielle et les problèmes d’aujourd’hui. Côté Europe, il a des ouvrages depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours . La bibliothèque de mon papa et ses archives, comptent plus de 15 000 pièces. On y trouve de la littérature, de la sociologie, de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, des biographies, etc.
Comment était votre père Martial Sinda au quotidien avec son épouse et ses enfants, et que vous a-t-il apporté ?
Quand nous étions petits, papa nous promenait, dans les différents jardins publics de la ville de Paris, ma sœur Sabine (aujourd’hui prof de lettres certifiés), Joël (artiste dessinateur), Natty (professeur de danse, licenciée en Italien) et moi-même poète et universitaire. Il était à l’époque, contractuel au CNRS, à l’ACCT, etc. Notre mère travaillait à plein temps en intérim comme secrétaire de direction. Cela payait bien. Lorsqu’il nous a amené en vacances à Antibes-Juan les Pins, pendant que mes sœurs et mon frère s ‘amusaient sur notre lieu de villégiature, papa m’a amené avec lui pour faire des recherches de terrain sur le gouverneur de Chavannes. Je devais avoir 6 ans quand j’ai été initié à la recherche de terrain.
Il a probablement mis en moi le virus de la recherche scientifique. Néanmoins, nous n’avons eu aucunes contraintes de nos parents dans le choix de nos cursus scolaire. Certes ça a donné des littéraires et des artistes, mais je suis le seul a avoir embrassé la recherche ayant trait à l’Afrique et à la littérature africaine. Cela s’est fait le plus naturellement du monde. Avec son ami l’écrivain et homme politique Henri Lopes, mon père disait que j’ai accès à l’Afrique via la littérature négro-africaine. Puisque nous sommes tous nés en France.
A partir de cette étape mon père et moi avons eu des discussions sans fin sur l’Afrique, lorsqu’il relevait son nez plongé dans ses livres et documents. Au début de ma carrière de journaliste, je passais parfois le même jour : d’un homme assis faisant de la recherche scientifique (mon père) à un homme assis dirigeant de main de fer l’important magazine féminin panafricain Amina( Michel de Breteuil). Mon père et ma mère étaient des inséparables. Ils étaient toujours ensemble pour faire les courses ou toute autre démarche.
Propos recueillis par Ferdinand Mayega à Paris
