YAOUNDÉ – Les chiffres, froids et implacables, tombent comme un couperet et dessinent les contours d’un scandale d’État à la gestion léthargique. En 2024, la Société de recouvrement des créances (SRC) du Cameroun présente un bilan plus que calamiteux : à peine 5,2 milliards de FCFA récupérés sur un objectif initial de 90,7 milliards. Un taux de réussite dérisoire de 5,8 % qui soulève une question brûlante : où est passé l’argent du contribuable ? Pourquoi une telle inertie des institutions supposées traquer et récupérer les fonds publics détournés ?

Un échec cuisant qui passe comme une lettre à la poste

Le rapport de la SRC, qui devrait faire l’effet d’une bombe, semble être accueilli avec une indifférence bureaucratique confondante. Près de 85,5 milliards de FCFA restent en souffrance, une somme colossale qui pourrait financer la construction de dizaines d’écoles, de centres de santé ou de kilomètres de routes dans un pays où les besoins de base de la population restent immenses.

Les créances concernent un éventail impressionnant de débiteurs, pour la plupart très proches de l’État : divers ministères, la Société nationale de raffinage (Sonara), en perpétuelle difficulté financière, la Cameroon Radio Television (CRTV), ou encore la Société de développement du coton (Sodecoton). Des entités qui, pour la plupart, survivent grâce aux deniers publics ou à des appuis de l’État.

Pourtant, face à ce constat d’échec, la réaction officielle est pour le moins surprenante. La Commission nationale anti-corruption (Conac), par la voix de son président, s’est fendue d’un communiqué non pas pour tirer la sonnette d’alarme ou exiger des comptes, mais pour… « saluer la volonté de l’État de récupérer les fonds détournés ». Une déclaration qui sonne comme une cruelle ironie au regard des résultats et qui interroge sur le véritable rôle de cette institution.

La Conac : un gardien sans garde-fou ?

Le rôle de la Conac est, en théorie, pivotal dans la lutte contre la corruption. Investie du pouvoir de dénoncer, d’enquêter et de recommander des actions, elle est supposée être le fer de lance de la transparence. Mais dans cette affaire, son positionnement frise la complaisance. En qualifiant une volonté affichée mais non concrétisée par des résultats de « positive », la Conac semble abdiquer sa mission de contrôleur exigeant et indépendant.

Les observateurs et les organisations de la société civile s’interrogent : cette inertie est-elle le fruit d’une lourdeur administrative délibérée ou la manifestation d’une volonté politique absente ? Comment expliquer que des créances aussi importantes, dues par des entités publiques, ne fassent pas l’objet de poursuites plus agressives, de saisies, ou de mesures coercitives ?

« C’est le serpent qui se mord la queue, analyse un expert économique sous couvert d’anonymat. Comment la SRC peut-elle efficacement recouvrer des créances auprès d’institutions ministérielles ou d’entreprises publiques qui sont, in fine, sous la tutelle de l’État qui la finance ? Il y a un conflit d’intérêts structurel qui paralyse tout le système. La volonté politique est le seul moteur capable de briser cette inertie, et visiblement, elle fait défaut. »

L’inertie, meilleure alliée des prédateurs de l’État

Ce manque de résultats et la réaction timorée de la Conac envoient un signal désastreux. Pour les détracteurs du pouvoir, c’est la preuve que la lutte contre la corruption n’est qu’une vitrine, un discours sans acte destiné à satisfaire les partenaires internationaux comme le FMI ou la Banque mondiale.

« Ce bilan est une aubaine pour tous ceux qui ont détourné des fonds, s’indigne Jean-Marie Tchakouta, président de l’ONG Transparency Cameroun. Cela leur montre qu’ils peuvent agir en toute impunité, que les mécanismes de recouvrement sont inefficaces et que les institutions de contrôle ne mordront pas. On félicite une “volonté” hypothétique pendant que les coupables rient et profitent de leur butin. »

L’inertie du gouvernement et la complaisance perçue de la Conac créent un terrain fertile pour la perpétuation des malversations. Sans crainte de représailles réelles, la culture de l’impunité s’ancre un peu plus profondément dans le système.

Quelles solutions pour briser l’immobilisme ?

Face à ce mur d’inertie, les solutions existent pourtant. Les experts les répètent inlassablement :

  1. L’indépendance réelle des organes de recouvrement et de contrôle : La SRC et la Conac doivent être libérées de toute tutelle politique directe et disposer de moyens humains et financiers conséquents pour mener leurs missions sans entrave.
  2. La transparence et la naming and shaming : Publier régulièrement et publiquement la liste exhaustive des gros débiteurs, avec les montants précis. L’opinion publique est un puissant levier de pression.
  3. La justice : Saisir systématiquement la justice pour obtenir des injonctions de paiement, des saisies sur les avoirs des entreprises débitrices ou des responsables complices.
  4. La sanction administrative : Mettre en cause la responsabilité des dirigeants des structures publiques qui ne respectent pas leurs obligations de paiement.

Le cas du recouvrement des créances au Cameroun est une parabole de la lutte contre la corruption dans son ensemble. Il révèle un fossé abyssal entre les discours officiels et la réalité des actions. Alors que le pays continue de faire face à d’immenses défis de développement et que les populations patientent dans la précarité, l’incapacité à récupérer 85 milliards qui leur appartiennent est perçue comme une trahison.

Il est plus que temps que le gouvernement et ses institutions, à commencer par la Conac, passent de la parole aux actes. La volonté ne se salue pas, elle se démontre. Et pour l’heure, la démonstration est accablante.

Emmanuel Ekouli

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