YAOUNDÉ – Les chiffres, froids et implacables, racontent une histoire que les discours officiels peinent à masquer. Avec plus de 10 millions de ses citoyens vivant sous le seuil de pauvreté, le Cameroun, souvent présenté comme un « pays à revenu intermédiaire de la catégorie inférieure » et pilier économique de la région CEMAC, voit près de 40% de sa population lutter pour sa survie quotidienne. Pire, depuis le début des années 2000, le nombre de pauvres a explosé de 66%, selon les données de la Banque mondiale. Une contradiction apparente pour une nation riche en ressources et affichant une croissance économique souvent positive. Pour comprendre cette montée silencieuse de la misère, il faut dépasser les statistiques macroéconomiques et sonder les causes structurelles qui minent le modèle de développement camerounais depuis deux décennies.

Une croissance sans emplois ni redistribution

Le premier paradoxe réside dans l’écart abyssal entre la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) et le bien-être des populations. « Le Cameroun a connu des épisodes de croissance, parfois autour de 4 à 5%, mais cette croissance est largement non inclusive », analyse le Dr. Paul Simo, économiste à l’Université de Yaoundé II. « Elle est portée par des secteurs capitalistiques comme les hydrocarbures, l’exploitation minière ou les grands travaux d’infrastructure, qui génèrent peu d’emplois directs pour la main-d’œuvre locale et majoritairement informelle. Les retombées fisciques restent souvent concentrées, et la redistribution via les services sociaux est inefficace. »

Cette « croissance en trompe-l’œil » n’a pas réussi à absorber le flux massif de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail. Le secteur informel, caractérisé par la précarité et l’absence de protection sociale, est devenu le refuge de près de 90% de la population active. Une situation qui aggrave la vulnérabilité des ménages face aux chocs économiques.

La gangrène de la gouvernance et la fracture des inégalités

En filigrane de ce modèle économique se pose la question cruciale de la gouvernance. Les observateurs pointent du doigt la persistance d’un niveau élevé de corruption et de détournement de fonds publics, qui grève l’efficacité des investissements. « Les ressources qui devraient être allouées à la santé, à l’éducation ou à l’agriculture sont souvent dilapidées », déplore une responsable d’ONG sous couvert d’anonymat. « Cela se traduit par des centres de santé sans médicaments, des écoles surchargées et un système éducatif qui ne forme pas aux compétences nécessaires pour le marché actuel. »

Cette mauvaise gouvernance alimente des inégalités criantes, tant géographiques que sociales. Les régions de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Est, marginalisées depuis des décennies, sont les plus touchées par la pauvreté. Dans le même temps, une minorité prospère, souvent liée aux sphères politico-économiques, concentre les richesses. Cette fracture sociale sape la cohésion nationale et crée un terreau fertile pour les tensions.

La pression démographique et l’abandon du secteur agricole

L’évolution démographique du Cameroun, avec une population qui a presque doublé en 20 ans, exerce une pression considérable sur des services publics déjà défaillants. Le nombre de demandeurs d’emploi, d’élèves et de patients augmente bien plus vite que l’offre de services.

Parallèlement, le secteur agricole, qui emploie plus de 60% de la population active, a été largement délaissé. « L’agriculture camerounaine reste essentiellement vivrière, archaïque et peu mécanisée », explique Martine Ngo, agroéconomiste. « Les producteurs manquent d’accès au crédit, aux intrants de qualité et aux routes pour écouler leur production. Ils sont à la merci des fluctuations des prix et des aléas climatiques. Alors que le pays a un potentiel agraire immense, il importe encore une partie de sa nourriture, ce qui est un non-sens économique et un facteur d’appauvrissement pour nos paysans. »

L’impact dévastateur des crises sécuritaires

Enfin, la montée de la pauvreté a été brutalement accélérée par les crises sécuritaires qui frappent le pays. La lutte contre Boko Haram dans l’Extrême-Nord et le conflit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont déplacé des centaines de milliers de personnes, paralysé les économies locales, détruit les infrastructures et anéanti les moyens de subsistance. Ces chocs exogènes ont plongé des communautés entières, auparavant autonomes, dans une pauvreté extrême et une dépendance à l’aide humanitaire.

En définitive, la pauvreté au Cameroun n’est pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques et économiques. C’est la somme d’une croissance mal partagée, d’une gouvernance déficiente, d’investissements publics inefficaces, d’un abandon de l’agriculture et de l’impact des crises. Inverser la courbe nécessitera une volonté politique forte pour s’attaquer à ces racines profondes, en priorisant la lutte contre la corruption, l’investissement dans le capital humain et une véritable transformation structurelle de l’économie au profit de tous les Camerounais. Le temps des diagnostics est révolu ; celui de l’action courageuse est plus que jamais nécessaire.

Emmanuel Ekouli

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