Yaoundé – L’affaire Glencore, ce scandale de pots-de-vin de 11 millions de dollars entachant le secteur pétrolier, n’est pas qu’une simple défaillance. Elle est la symptôme d’un mal profond, une métastase d’un système de gouvernance où la corruption s’est érigée en norme après 43 années de pouvoir présidentiel ininterrompu de Paul Biya. Alors que le procès doit s’ouvrir en Grande-Bretagne en 2027, le silence assourdissant des institutions camerounaises en dit long sur l’impunité qui corrode le pays.

Une hémorragie silencieuse sous le regard de l’État

Entre 2011 et 2018, le géant suisse Glencore achetait le pétrole brut camerounais à un prix dérisoire, 30% en dessous du cours mondial, en échange de bakchich versés à des responsables de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) et de la Société Nationale de Raffinage (Sonara). Le préjudice pour la nation est pharaonique, mais toujours aussi flou. « Tant qu’aucune enquête n’a été ouverte à Yaoundé, il sera impossible d’évaluer précisément ce qui a été spolié », souligne Alain Nkoyock, universitaire spécialiste de la gouvernance. Cette opacité n’est pas un hasard ; elle est le terreau sur lequel prospère le système.

L’économiste Serge Godong voit dans ce scandale un accélérateur de la déliquescence. « Il faut inscrire l’affaire Glencore dans la dynamique institutionnelle générale du pays, qui est en recul. C’est une perte de compétitivité, mais surtout une perte de réputation », analyse-t-il. Le Cameroun, qui se rêve en locomotive de l’Afrique centrale, pointe aujourd’hui à un peu honorable 28e rang africain en matière d’attractivité pour les investissements. L’affaire Glencore a porté un coup fatal à la confiance, déjà fragile, des partenaires économiques.

La justice camerounaise : l’art de l’attentisme calculé

Le plus révélateur dans cette sombre histoire est l’immobilisme calculé des autorités camerounaises. Il y a deux ans, le président Paul Biya autorisait la SNH à porter plainte devant le Tribunal criminel spécial. Depuis, plus rien. Le dossier est enfoui, les investigations camerounaises sont inexistantes.

Me Henri Njoh Manga Bell, président de Transparency International Cameroon, décrypte ce silence : « Des aveux de Glencore, il ressort que de hautes personnalités ont été corrompues. Il est donc possible que certaines d’entre elles soient encore en fonction et qu’elles freinent toute tentative de faire la lumière. On a l’impression que la justice camerounaise attend l’ouverture du procès en Angleterre pour se décider. »

Cette stratégie de l’attente n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une tradition de gestion des scandales sous le régime Biya : étouffer, retarder, jusqu’à ce que l’opinion publique se lasse et que les coupables, souvent protégés par le système, soient couverts par la prescription ou l’oubli. L’impunité n’est pas une faille ; elle est une caractéristique du régime.

Une volonté politique en berne face à l’appât du gain

Pendant ce temps, l’administration fiscale a, fin août, notifié à Glencore une dette de près de 20 millions de dollars pour droits et taxes détournés. Une action isolée qui ressemble à un écran de fumée, une tentative de faire croire à une réaction étatique, sans s’attaquer au cœur du problème : la chaîne de corruption locale.

« Il faut un engagement politique fort, sans ambiguïté, pour poursuivre les responsables locaux impliqués », insiste Alain Nkoyock. Il rappelle l’exemple du Nigeria, qui a su récupérer des avoirs volés grâce à une volonté politique inflexible. Au Cameroun, cette volonté fait cruellement défaut. La crainte est grande que des personnages haut placés, encore en poste, ne soient directement compromis.

L’affaire Glencore est bien plus qu’un dossier judiciaire. Elle est le reflet de 43 ans d’un pouvoir où la frontière entre l’intérêt de l’État et les intérêts privés d’une élite s’est estompée. Elle révèle un pays où la corruption n’est plus une exception, mais une règle de fonctionnement, une pratique systémique qui mine l’économie, décourage les investisseurs et prive les Camerounais des ressources qui leur reviennent de droit. Tant que la lumière ne sera pas faite sur ce scandale et sur tous les autres, le Cameroun continuera de s’enfoncer, avec pour seul horizon une réputation de kleptocratie et un déficit criant de justice.

Emmanuel Ekouli

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