C’était une vidéo de 30 secondes. Assez, semble-t-il, pour résumer 43 ans de pouvoir et esquisser l’avenir d’une nation. Samedi, sur la plateforme X, le président Paul Biya, 92 ans, candidat à un huitième mandat, a dévoilé « Grandeur et Espérance », un clip de campagne qui restera comme une allégorie glaçante du décalage abyssal entre le pouvoir et le peuple camerounais. Ici, point de chair, point de regards réels, point de voix humaine. Juste le rictus froid de l’intelligence artificielle, chargée de fabriquer une réalité parallèle pour un président qui semble avoir déserté la sienne.
Le spectacle est surréaliste. Une voix robotique, d’une platitude administrative, égrène des promesses sur « une nation libre, souveraine et unie ». En fond, les images générées par IA défilent, créant un Cameroun de synthèse. Des ouvriers en gilets orange, parfaits et impersonnels, s’activent devant une pelleteuse. Une femme et un enfant, sauvés par l’intervention héroïque et soudaine des forces armées, surgissent d’un décor de guerre tout aussi virtuel. On y voit même une même femme, clone numérique, jouer tour à tour le rôle de l’agricultrice, de la scientifique et de la patriote en liesse. Le message est limpide : pourquoi gouverner le monde réel quand on peut commander à un univers pixelisé où tout obéit ?
Cette opération de communication n’est pas qu’un simple gadget technologique. Elle est le symptôme ultime d’un régime sclérosé, en rupture totale avec sa population. Alors que le Cameroun est en proie à de graves crises sécuritaires dans ses régions anglophones et face à Boko Haram, que la pauvreté et le chômage rongent le quotidien de millions de citoyens, le palais présidentiel répond par un lion de savane numérique et une route goudronnée sortie d’un algorithme. La réalité, elle, est faite de routes défoncées, d’hôpitaux sous-équipés et d’écoles surpeuplées. Mais dans le Cameroun de « Grandeur et Espérance », ces désordres n’existent que sous la forme d’épreuves rapidement surmontées par l’intervention magique du chef.
Le plus cynique dans cette mise en scène est le choix du médium. Paul Biya, célèbre pour ses longs séjours discrétionnaires en Suisse, aurait-il besoin de l’IA non seulement pour faire campagne, mais aussi pour découvrir à quoi pourrait ressembler son pays ? L’outil, conçu pour projeter une image moderne, révèle en creux une profonde paupérisation du lien politique. Le président ne vient plus à la rencontre des siens ; il leur envoie un avatar. Il ne leur parle plus ; il délègue sa voix à une synthèse vocale. Le pouvoir ne se montre plus, il se simule.
Ce spectacle numérisé contraste cruellement avec la brutalité du régime. Tandis que la vidéo vante la « paix et l’unité », le principal opposant, Maurice Kamto, est écarté de la course par un Conseil constitutionnel aux ordres. Tandis qu’elle promet des « opportunités durables » à la jeunesse, les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch documentent les atteintes aux libertés fondamentales, l’étouffement de la dissidence et les violations des droits de l’homme. Le contraste est saisissant entre la femme libérée par l’armée virtuelle et les milliers de citoyens réels emprisonnés pour avoir exprimé leurs opinions.
Et que penser de la dénonciation cinglante de Brenda Biya, la fille du président, qui sur TikTok, a appelé à ne pas voter pour un père qui « fait souffrir beaucoup de gens, y compris sa famille » ? Cette fissure dans le décor familial ajoute une couche de tragédie shakespearienne à une farce déjà sinistre.
« Grandeur et Espérance » ? Les mots sont choisis. La grandeur, c’est celle d’un homme au pouvoir depuis plus de quatre décennies, qui semble confondre longévité et destin national. L’espérance, c’est celle qu’il vend à un peuple auquel il ne propose plus qu’un rêve électronique, une illusion d’optique politique.
Alors oui, la vidéo est « générée par intelligence artificielle ». Mais elle est surtout le reflet d’un pouvoir artificiel, d’une légitimité artificielle, et d’un avenir pour le Cameroun qui, dans ce scénario, reste malheureusement et terriblement factice. Le vrai drame n’est pas que cette vidéo existe, mais qu’elle soit devenue la métaphore parfaite d’un règne : déconnecté, autoritaire, et qui préfère de loin la compagnie rassurante des illusions à celle, bien plus exigeante, de la réalité.
Emmanuel Ekouli
