Dans l’ombre des statistiques officielles et des rapports économiques, une tragédie silencieuse se joue aux frontières du Cameroun. Une tragédie où l’espoir de toute une nation, incarné par l’« or brun », fuit goutte à goutte, drainé par les courants puissants du commerce informel. Les chiffres, froids et implacables, dévoilent une réalité qui devrait faire sangloter l’économie camerounaise : 214,98 milliards de FCFA. C’est le montfaramineux des échanges informels que le Cameroun a tissés avec ses voisins en 2024, un pacte clandestin qui scelle le destin de milliers de producteurs.

Au cœur de cette saignée, un partenaire dominant émerge : le Nigeria. Le géant voisin s’est affirmé, tel un aimant à richesses, comme le deuxième acteur de ce commerce de l’ombre, absorbant à lui seul 30,8% du volume total. Mais derrière ce pourcentage se cache une vérité plus amère encore, une trahison économique qui ronge la filière reine du pays. La dynamique de ces échanges est largement, et tragiquement, tirée par les exportations clandestines de fèves de cacao, qui représentent un écrasant 63,9% des recettes informelles vers le marché nigérian.

Cette fuite massive n’est pas qu’une simple entorse à la loi ; c’est un drame aux multiples actes. Elle prive l’État camerounais de précieuses recettes fiscales, indispensables pour financer les hôpitaux, les écoles et les routes. Elle maintient les producteurs dans un cycle de précarité, souvent contraints de vendre à bas prix à des réseaux transfrontaliers agiles, mais qui les privent des bénéfices d’une valorisation officielle. Chaque sac de cacao qui franchit la frontière en contrebande, c’est un peu du futur du Cameroun qui s’évapore.

L’ironie est cruelle, le paradoxe, déchirant. Alors que des milliards de fèves disparaissent dans les méandres de l’informel, l’Office national du cacao et du café (ONCC) note, impuissant, que le Nigeria est simultanément devenu le premier importateur africain de cacao camerounais formel, avec 2 100 tonnes attendues pour la campagne 2024-2025. Cette image en miroir est le symptôme d’une schizophrénie économique : d’un côté, une reconnaissance officielle de la qualité de notre production ; de l’autre, un aveu cinglant de l’incapacité à maîtriser notre propre marché et à retenir nos trésors.

Le Cameroun, sixième producteur mondial, voit ainsi une part vitale de sa souveraineté économique lui filer entre les doigts. Le cacao, qui devrait être un vecteur de fierté et de prospérité, devient le symbole d’une hémorragie organisée. La frontière avec le Nigeria n’est plus seulement une ligne géographique ; elle est devenue une veine ouverte par où s’écoule la substance même du développement camerounais.

Jusqu’à quand le pays continuera-t-il à regarder, impavide, ses richesses les plus précieuses s’enfuir dans la nuit informelle, alimentant l’économie des autres au détriment de la sienne ? La question résonne dans les plantations, dans les couloirs des ministères et dans le portefeuille de chaque Camerounais, appauvri par cette fuite silencieuse des capitaux. Le temps n’est plus aux constats, mais à l’urgence d’un sursaut national pour colmater cette brèche et rendre au Cameroun la pleine propriété de son or brun.

Yimga Senga Paule Sandra

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