L’urgence de repenser la pratique du pouvoir en Afrique, et plus spécifiquement au Caméroun, a trouvé une résonance particulière à travers la récente publication de l’ouvrage Les maux aux des mots de la politique africaine en 237 Proverbes et Expressions. Son auteur, le journaliste Rodrigue Tchokodieu, l’a présenté et dédicacé le 30 septembre dernier à Douala, devant un public captivé, dans la salle de conférence de la cathédrale St Pierre et Paul de Bonadibong.
Cette œuvre, qui compile plus de 300 proverbes, onomatopées et expressions populaires, se présente bien plus qu’un simple recueil. Elle est un diagnostic audacieux des maux qui rongent le corps politique. Le Pr Ambroise Louison Essomba, enseignant de droit à l’université de Douala, a inauguré les débats en soulignant la rigueur scientifique de ce travail. Il a mis en avant la construction d’un discours académique à partir d’un lexique spécifiquement ancré dans le terroir, faisant de l’ouvrage un outil d’analyse à part entière. Pour le professeur, l’auteur s’érige en « miroir au bord de la grand-rue », offrant un écho fidèle aux paroles de la société – des mots qui, citant Jean-Paul Sartre, sont « comme des pistolets chargés ».
Du proverbe au diagnostic : L’avènement de l’infrapolitique
Ces « pistolets » linguistiques tirent en effet des projectiles qui déforment la réalité, faisant basculer l’environnement socio-politique dans un univers parallèle et dupliqué. Dans cet espace, ce n’est plus la politique qui est pratiquée, mais ce que Rodrigue Tchokodieu nomme l’« infrapolitique ». L’auteur, pour son second ouvrage, décortique avec acuité comment le langage courant véhicule et normalise cette dérive.

Il prend pour exemple le proverbe « Politique na djangui » (la politique, c’est le business), qui dénature l’essence même de l’action politique en la réduisant à une activité mercantile. De même, l’expression « On n’engueule pas celui qui partage la viande à la réunion » s’écarte radicalement d’un idéal humaniste. Elle introduit et consolide des notions de redevance malsaine, d’obéissance aveugle et d’allégeance coupable, étouffant toute critique légitime. À travers ces formules, l’écrivain montre que la politique n’est plus perçue comme un « voir bébé » – une affaire de douceur et de soin – mais comme un champ où la force et la répression sous toutes leurs formes sont tacitement acceptées.

Une lueur d’espoir : le retour à une politique authentique
Face à ce constat sévère, Rodrigue Tchokodieu ne se contente pas de dresser un bilan sombre. Il esquisse une voie de sortie : le retour à une « politique authentique ». Il s’agit de renouer avec l’essence originelle de la politique, définie comme l’art d’organiser la cité selon des principes de justice, de bonne gouvernance et d’élévation du genre humain. L’auteur met en garde : la persistance dans ce dérèglement, cette « infrapolitique », condamnerait l’Afrique et le Caméroun à un « déclassement de l’humanité », les excluant du progrès civilisationnel.

Les échanges nourris avec le public ont confirmé la pertinence de cette analyse. En citant des proverbes comme « Quand on t’envoie, il faut savoir t’envoyer » ou « La république exemplaire en construction », l’auteur a tenu à démontrer qu’il ne peint pas tout en noir. Ces expressions, porteuses d’une exigence de réciprocité et d’un idéal en devenir, laissent entrevoir la possibilité d’un redressement. Son livre se veut ainsi non pas une fin, mais un outil pour prévenir le dérèglement politique en invitant à une relecture critique du langage et, par là même, des pratiques qu’il engendre.
Ndongo Tsala Christophe
