Malgré une croissance des agrégats bancaires, la détérioration persistante des portefeuilles de crédits alerte les superviseurs et menace l’édifice financier régional.
Libreville, le 27 septembre 2025 – La session ordinaire de la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale (COBAC), tenue ce jeudi 26 septembre 2025 à Libreville sous l’égide de son Président statutaire, Monsieur Yvon SANA BANGUI, a dressé un bilan en demi-teinte de la santé des établissements de crédit. Si les principaux agrégats affichent une progression robuste au premier semestre 2025, l’ombre inquiétante des créances douteuses plane lourdement sur l’avenir, faisant peser un risque persistant sur la stabilité financière de toute la sous-région.
Une croissance dynamique, mais disparate
Les chiffres consolidés au 30 juin 2025, examinés en séance, témoignent d’une activité bancaire globalement vigoureuse. Les dépôts collectés ont connu une expansion notable de 11,2 % sur un an, pour atteindre le montant colossal de 19 047 milliards de FCFA. Dans le même temps, les crédits à la clientèle ont progressé de 6,7 %, pour s’établir à 12 508 milliards de FCFA.
Cette dynamique positive, perceptible dans l’ensemble des États membres de la CEMAC, cache cependant des réalités nationales contrastées. Le Cameroun, le Congo et la Centrafrique se distinguent comme les principaux bénéficiaires de l’accroissement des concours bancaires. Ces financements restent majoritairement orientés vers le secteur privé (78%), suivis des entreprises publiques (9,5%) et des États eux-mêmes (7,5%).
Le spectre des créances en souffrance
La véritable sonnette d’alarme, tirée par les experts de la COBAC, réside dans la dégradation continue de la qualité des portefeuilles de crédits. Le montant des créances en souffrance a atteint un niveau préoccupant de 2 177 milliards de FCFA, représentant 17,4 % de l’encours total des crédits. Plus grave encore, la part de ces créances considérées comme à haut risque de non-recouvrement a grimpé à 1 632 milliards de FCFA, contre 1 464 milliards un an auparavant.
Cette situation oblige les banques à constituer des provisions pour pertes massives, qui ont atteint la somme astronomique de 1 507 milliards de FCFA à fin juin 2025. Pour saisir l’ampleur de ce chiffre, il dépasse à lui seul le cumul des crédits bruts accordés par l’ensemble des banques du Tchad et de la Centrafrique (1 442 milliards de FCFA).
Une menace systémique pour la CEMAC
La persistance de cette tendance n’est pas une simple anomalie comptable ; c’est une menace directe pour la stabilité financière de la zone. Les risques identifiés par la COBAC sont multiples et potentiellement dévastateurs :
· Érosion de la rentabilité : Le coût des provisions grève directement les résultats des établissements.
· Fragilisation des fonds propres : Affaiblies, les banques voient leur capacité à financer l’économie réduite, augmentant même le risque de faillite pour les plus vulnérables.
· Effet de contagion : Les difficultés d’une banque dite « systémique » pourraient entraîner d’autres établissements dans sa chute.
· Perte de confiance : L’érosion de la confiance des déposants pourrait perturber le mécanisme essentiel de l’intermédiation financière.
· Crise de liquidité : Une crise généralisée pourrait finalement voir le jour, avec des conséquences néfastes pour la conduite de la politique monétaire de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC).
Une mobilisation collective urgente
Face à ce péril, la COBAC pourrait être tentée de durcir les règles de supervision. Cependant, une approche trop rigoriste risquerait de brider l’octroi de nouveaux crédits, asphyxiant paradoxalement l’activité économique.
La solution réside plutôt dans une mobilisation collective. Comme recommandé lors du Forum « Justice et Banque » de N’Djaména en juillet 2017, l’assainissement durable du portefeuille de crédits passe par une application résolue des mécanismes de recouvrement prévus par le droit des affaires. Les résolutions de ce forum exhortaient les États membres à engager des réformes juridiques et structurelles courageuses pour lever les obstacles liés au transfert de propriété, à l’exécution des contrats et à la réalisation des garanties.
En conclusion, la santé apparente du secteur bancaire en zone CEMAC ne doit pas masquer la fragilité de ses fondations. Le temps n’est plus à la vigilance, mais à l’action concertée. La crédibilité et la solidité de tout l’édifice financier communautaire en dépendent. L’urgence est de désamorcer cette bombe à retardement des créances douteuses avant qu’elle n’explose au visage de l’économie réelle.
Emmanuel Ekouli
