Boualem Sansal est libre. L’écrivain franco-algérien, incarcéré il y a presque un an jour pour jour, le 16 novembre 2024, a été gracié ce mercredi 12 novembre par le président algérien Abdelmadjid Tebboune. Selon un communiqué de la présidence algérienne, Alger a accepté une demande de l’Allemagne de gracier et de transférer l’écrivain, emprisonné depuis un an, afin qu’il puisse y être soigné. Si l’issue provoque un immense soulagement, elle couronne aussi une longue séquence de négociations où le régime d’Alger a su habilement faire monter les enchères, préférant finalement accorder sa clémence à un partenaire européen moins conflictuel que la France.
Une libération sur demande allemande
La grâce intervenue ce mercredi porte la marque de Berlin. Le président algérien a officiellement « répondu favorablement » à une requête personnelle de son homologue allemand, Frank-Walter Steinmeier, qui invoquait « son âge avancé » et « son état de santé fragile ». Atteint d’un cancer de la prostate, l’écrivain de 81 ans est arrivé dans la soirée à Berlin à bord d’un avion gouvernemental allemand et a été conduit vers un hôpital pour y subir des examens médicaux.
Ce dénouement par le canal allemand n’est pas un hasard. Comme le révélait Marianne, les relations entre Alger et Berlin sont historiquement moins tendues qu’avec Paris. Le chercheur Brahim Oumansour analysait même cette séquence comme l’illustration d’un « glissement de l’Algérie vers l’Allemagne ». Un fait notable est que le président Tebboune avait été hospitalisé en Allemagne après une infection au Covid-19 il y a cinq ans, un épisode durant lequel, selon ses dires, les médecins allemands lui auraient « probablement sauvé la vie ». Cette dette personnelle a sans doute pesé dans la balance, offrant à Alger une issue élégante à une affaire qui envenimait ses relations avec Paris.
La France, tenue à l’écart d’une victoire diplomatique
En cédant à la pression allemande, le régime algérien a aussi évité d’offrir une victoire trop visible à la France. La libération de Sansal, figure intellectuelle connue pour ses critiques envers les autorités algériennes, était réclamée avec force par Paris, qui multipliait les demandes d’un « geste d’humanité ». Pendant près d’un an, l’affaire Sansal a été au cœur d’une crise diplomatique aiguë, devenant le symbole de l’impuissance française face à Alger.
La méthode de la fermeté, défendue par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, s’était révélée contre-productive, crispant un peu plus les autorités algériennes. Le successeur de ce dernier, Laurent Nuñez, avait d’ailleurs opéré un changement de ton, déclarant que « ceux qui font croire que le bras de fer et la méthode brutale sont la seule solution se trompent ». Preuve que la libération est interprétée comme un désaveu de la ligne dure, le Premier ministre français Sébastien Lecornu a salué devant les députés un « fruit d’une méthode faite de respect et de calme », une formule également employée par l’Élysée.
Les raisons d’une incarcération
Rappelons que l’écrivain avait été arrêté par les autorités antiterroristes algériennes alors qu’il se rendait au salon du livre d’Alger. Sa condamnation à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale » était devenue définitive en juillet. Les faits reprochés remontaient à des déclarations faites en octobre 2024 dans le média français d’extrême droite Frontières, dans lesquelles l’essayiste estimait que, sous la colonisation française, l’Algérie avait hérité de territoires appartenant jusque-là au Maroc, citant des régions comme Tlemcen, Oran et Mascara.
Alors que Boualem Sansal va pouvoir retrouver les siens et recouvrer la santé, un autre Français, le journaliste sportif Christophe Gleizes, reste emprisonné en Algérie dans l’attente de son procès en appel. La libération de l’écrivain, bien que saluée par toute la classe politique française, laisse ainsi en suspens la question plus large des relations apaisées entre Paris et Alger.
Emmanuel Ekouli
