Paru en novembre 2025 aux Éditions Tila Africa, Brigade 14 : Judas entraîne le lecteur d’Édéa aux méandres de la trahison, entre enquête policière et miroir de la société camerounaise.
Édéa succède à Kribi comme décor principal de ce nouveau polar. Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette ville pour y ancrer la trahison et l’enquête ?
Edéa ville lumière, fait partie de ces villes rattachées à mon histoire personnelle : c ‘est un clin d’œil que je fais à mes grands-parents en fait. Cependant, je voulais également en parler car je crois qu’elle porte une histoire trop souvent sous-coté ou méconnue. Sur la national n° 3, les voyageurs la traversent sans trop y prêter attention. En parler ici c’est lui donner une autre dimension ; en dévoiler un autre pan.
Dans Judas, la trahison semble élevée au rang de vertu. Comment avez-vous travaillé cette inversion morale sans tomber dans la glorification du cynisme ?
Judas est loin d’être une glorification à la trahison comme on pourrait le penser à première vue. Ce récit cherche plutôt à explorer la nature humaine, la nature de notre sociétéCamerounaise actuelle. Comment en est-on arrivé à excuser l’inexcusable ? Pourquoi une trahison serait plus douloureuse qu’une autre ? Pour cela j’ai fait planer une ombre sur chaque personnage.
La famille Siewe, marquée par un cardiologue assassiné, incarne une tension entre science, intimité et violence. Quelle place accordez-vous à la médecine dans votre construction narrative ?
J’ai beaucoup d’admiration pour le corps médical qui s’échine pour sauver des vies dans un contexte social pas toujours évident. Toutefois, dans le récit j’ai tenu également à montrer leur défaillance. Et surtout aborder certains sujets encore tabous comme le vol de nouveau-né, la prise en charge de femme enceinte dans les établissements hospitaliers ou encore les relations entre médecin et patient.
Anky, jeune enquêtrice de la Brigade 14, affronte ici plus d’angoisse que jamais. Comment avez-vous fait évoluer son caractère depuis L’affaire Cathy Nkeng ?
Anky de Judas est tout simplement plus mature. Le regard qu’elle porte à la société, sa façon d’affronter chaque situation, et même son langage démontrent qu’elle a gagné en maturité. Au sein de sa troupe masculine, elle va encore mieuxs’affirmer et, comme elle seule sait le faire, parvenir à démasquer le coupable.

La phrase “La mort est l’ombre de l’amour” résonne comme une clé poétique du roman. Est-ce une intuition personnelle ou une ligne directrice pour toute la série ?
L’amour et la mort se font une guerre sans nulle autre pareille dans ce récit. Peut-être parce que même, dans la réalité, ces deux notions sont toujours là pour nous rappeler l’essentiel : la brièveté de la vie. Pour ce qui est de la série on verra bien au tome 03 s’il sera encore question de cela.
Votre style mêle polar et introspection, avec une forte empreinte locale. Comment parvenez-vous à équilibrer le rythme de l’enquête avec la densité émotionnelle des personnages ?
Mon souci est toujours de rester au plus près de la réalité. Le plus difficile est de donner aux personnages leur unicité, tout en les laissant s’emboiter les uns aux autres. Pour y parvenir j’essaie de les connaitre intimement avant le processus d’écriture : je les examine sous toutes les coutures, je pense à leur passé, à leur aspirations, à leur douleurs…Je me mets à leur place quand j’écris, je mime les gestes, je me plonge en eux pour décrire au mieux ce qui les entourent et leurs émotions. Je pleure et je ris avec eux…J’en viens à leur parler. Ce qui peut paraitre un peu fou j’avoue (rire).
Le slogan “Silence… Ici on enquête comme on sait le faire chez nous” semble revendiquer une méthode proprement africaine, mieux camerounaise. Quelle est votre vision du polar africain face aux codes occidentaux du genre ?
Pour moi le polar africain c’est celui qui reflète les réalités des enquêteurs locaux : leurs codes, leurs procédures, leurs méthodes… C’est celui qui décrit notre machine judiciaire telle quelle est, avec ses faiblesses, ses maladresses, et surtout ses victoires. Mais ce n’est pas à dire qu’il (le polar africain)s’oppose aux codes occidentaux ou les rejettent. Juste qu’il doit s’en inspirer dans une juste dose pour sublimer l’originalité locale.
Enfin, que représente pour vous le personnage de Judas dans l’imaginaire collectif, et comment avez-vous réinterprété cette figure dans le contexte camerounais contemporain ?
Dans l’imaginaire collectif Judas représente la trahison, un être vénal qu’il ne faut surtout pas copier. Dans la société camerounaise contemporaine, on rencontre de plus en plus de descendants de Judas : homme comme femme rivalisent d’ingéniosité pour s’enrichir quitte à se salir les mains. Mais certains se retrouvent dans ce rôle contre leur volonté … La question est donc celle-ci : au fond ne sommes-nous tous pas de potentiels Judas ?
Entretien avec Nkul Beti, critique littéraire
