Malgré les promesses et les forces de l’ordre déployées, la population excédée par des coupures d’électricité interminables a paralysé l’axe vital vers Buea, criant sa détresse et son rejet des annonces creuses.
Tiko/Mutengene – Ce n’était pas une simple perturbation de la circulation, mais un cri de souffrance collective qui a résonné pendant de longues heures ce jeudi. Les villes de Tiko et Mutengene, situées dans la région du Sud-Ouest du Cameroun, se sont transformées en théâtre d’une révolte populaire d’une rare intensité. Excédés par des délestages électriques inhumains qui plongent les foyers, les commerces et les hôpitaux dans le noir total depuis trois jours – et jusqu’à une semaine dans certains quartiers –, des centaines d’habitants ont bravé une impressionnante présence policière pour bloquer la route nationale principale menant à Buea, la capitale régionale.
Le spectacle était celui d’un peuple à bout. Des pneus enflammés, des barricades de fortune, des visages fermés par la colère et l’épuisement. « Nous vivons comme au Moyen Âge ! », lance, amer, un commerçant de Mutengene dont les denrées périssables ont été perdues. « Pas de lumière pour étudier, pour conserver nos aliments, pour faire fonctionner nos petites entreprises. Eneo nous tue à petit feu, et l’État regarde ! », tonne une habitante de Tiko, rejointe par les cris approbateurs de la foule.
La présence massive des forces de l’ordre, plutôt que d’intimider, a semblé attiser la frustration. Elle a été perçue comme le symbole d’un pouvoir plus prompt à déployer des gendarmes pour protéger une route qu’à déployer des techniciens pour rétablir un service public essentiel, payé rubis sur l’ongle par des abonnés exsangues. Cette colère est l’expression crue d’un abandon ressenti profondément par des populations qui estiment n’être considérées ni comme des citoyens, ni comme des clients, mais comme des vaches à lait condamnées à subir.
Face à cette éruption de désespoir, les autorités ont tenté d’éteindre l’incendie avec des promesses. Le sous-préfet de Tiko, Nokuri Samuel Ekpa, a été envoyé au front pour annoncer que la société concessionnaire Eneo prévoyait « d’installer 17 nouveaux transformateurs dans les localités concernées au cours des prochaines semaines ». Une annonce présentée comme la solution « définitive » à la crise électrique.
Mais sur le terrain, ces paroles sonnent terriblement creux. « Des promesses, toujours des promesses ! Depuis des années on nous en fait. Pendant ce temps, nous, on crève dans le noir et la chaleur », rétorque un jeune manifestant. Le hiatus est abyssal entre l’urgence de la situation vécue – où chaque heure sans courant aggrave la précarité – et le calendme vague de « prochaines semaines » avancé par l’administration. Que doivent faire les habitants en attendant ? Continuer à jeter leurs médicaments et leurs aliments ? Fermer leurs ateliers ? Subir encore et encore ?
Cette manifestation est bien plus qu’une contestation ponctuelle des délestages. Elle est le symptôme d’une fracture profonde entre un État perçu comme distant et inefficace, et une population étranglée par la vie chère et l’absence criarde de services publics dignes de ce nom. L’électricité n’est pas un luxe, c’est le sang de l’économie moderne et le minimum vital pour une existence digne.
Le gouvernement et Eneo sont prévenus : la mèche est allumée. Les transformateurs promis devront être livrés et fonctionner, vite. Très vite. Car la patience des populations est épuisée. Et après la colère noire, pourrait venir un temps bien plus sombre encore. Le blocage d’aujourd’hui, pacifique mais déterminé, est un ultime avertissement. À Douala et à Yaoundé, sauront-ils enfin entendre le craquement de la fibre sociale, avant qu’elle ne rompe définitivement ?
Yimga Senga Paule Sandra, correspondant dans la Région du Sud-Ouest
