Il aura suffi de quelques secondes. Quelques vidéos floues, quelques messages viraux, quelques comptes très suivis sur les réseaux sociaux. Avant même que les faits ne soient établis, avant toute parole officielle, le verdict était déjà tombé : la France.
À chaque crise politique africaine, le même réflexe. Le même scénario. Le même coupable idéal. Le coup d’État manqué au Bénin n’a pas échappé à cette mécanique bien rodée. Il en dit long sur une Afrique traversée par une bataille invisible : celle des récits, des émotions et des responsabilités.

Ces dernières années ont vu émerger, dans plusieurs pays africains, une fiction politique persistante : celle qui consiste à relier presque systématiquement crises internes, instabilités institutionnelles et événements politiques majeurs à une supposée ingérence française. Cette construction narrative, rarement appuyée par des faits vérifiables, s’est imposée comme un réflexe, presque comme un automatisme du débat public.
Elle est aujourd’hui portée par certains leaders, activistes et influenceurs – étatiques ou non – qui ont fait de la France à la fois leur thème central et leur horizon politique. Dans cet univers, Paris n’est plus un acteur diplomatique parmi d’autres : elle devient une clé d’explication universelle. Il suffit désormais d’un incident politique majeur sur le continent pour entendre la rengaine familière : « C’est la faute à la France ». En Afrique francophone, la France est progressivement devenue un symbole commode, un visage du mal à usage multiple, mobilisé avec une étonnante facilité.
Après le Niger et le Burkina Faso, le coup d’État manqué au Bénin s’est imposé comme l’illustration la plus récente – et peut-être la plus révélatrice – de cette mécanique.
Tout s’est joué très vite. Les premières minutes à peine écoulées, les réseaux sociaux s’embrasent. Les vidéos circulent. Les lives s’enchaînent. Les pages et comptes déjà bien identifiés pour leur discours anti-français prennent la parole. Certains noms reviennent, certains récits aussi. La séquence est connue : avant même l’analyse, l’émotion ; avant les faits, l’accusation.
Pour les uns, la France tirait les ficelles en coulisses. Pour les autres, s’appuyant sur une vidéo montrant un militaire adresser un ultimatum à Paris, elle cherchait à entraver l’action du Comité Militaire pour la Refondation. Le scénario était prêt, presque écrit à l’avance.

Pourtant, à L’antenne, de nombreux médias africains et internationaux ont rappelé un fait central, peu spectaculaire mais essentiel : « l’intervention française s’est strictement limitée à un appui en matière de renseignements ». Rien de plus. Pas de troupes, pas d’ingérence politique, pas de pilotage de la crise.
Le Bénin entretient avec la France des relations diplomatiques formelles, anciennes et multidimensionnelles. Dans le cadre de la coopération sécuritaire, le partage de renseignements relève de mécanismes classiques entre États partenaires confrontés à des menaces similaires. Cela n’a rien d’exceptionnel. Cela relève même de la norme diplomatique contemporaine.
La France n’a donc répondu qu’à une sollicitation relevant de pratiques établies. Cette action n’a concerné ni la gouvernance interne, ni les processus politiques ou électoraux béninois. Elle ne saurait, en aucun cas, être assimilée à une ingérence. Son objectif était clair, limité et assumé : prévenir une rupture de l’ordre constitutionnel face à une tentative de prise de pouvoir par la force.
Défendre la démocratie
Soutenir l’ordre constitutionnel, c’est faire le choix de la démocratie contre la dictature des armes. Ce choix-là, historiquement, n’a jamais été neutre. Il traverse toute l’histoire politique du continent, bien au-delà de la seule relation avec la France.
Car derrière ce réflexe anti-français se joue autre chose. Une bataille géopolitique des récits. Une lutte d’influence où les émotions comptent parfois plus que les faits. Accuser un acteur extérieur permet d’éviter une question plus inconfortable : celle des responsabilités internes.
Si, en Afrique, il est devenu si aisé d’ériger la France en responsable universel, c’est parce que ce réflexe offre un rendement politique immédiat. Il masque les causes profondes des crises, exonère les élites nationales et détourne l’attention des populations des véritables enjeux : fractures socio-économiques, rivalités internes, défaillances institutionnelles, corruption, déficit de gouvernance.

Ce discours, repris de manière quasi automatique, relève moins de l’analyse que d’un marketing politique efficace. Il permet à certains acteurs de se forger une posture de leader souverainiste, en alimentant une hostilité populaire dirigée vers un adversaire extérieur commode, presque abstrait.
Interroger le passé colonial et les relations historiques avec la France est légitime, analyse l’écrivaine camerounaise Sara Timb. Les archives de l’histoire commune, parfois douloureuses, existent et doivent être lues, débattues, assumées. Mais laisser croire que la France serait responsable de chaque crise, de chaque lenteur ou de chaque dysfonctionnement africain relève à la fois de la facilité intellectuelle et d’un dangereux contresens géopolitique, renchérit elle. C’est aussi lui prêter un pouvoir qu’elle ne possède pas.
Comme le résume le conseiller politique et stratégique Léonel Loumou : « L’enjeu pour l’Afrique n’est pas de choisir une puissance à accuser, mais de construire un progrès qui refuse l’instrumentalisation permanente du passé colonial. L’Afrique doit se libérer des faux narratifs plaqués sur son présent et encourager des conversations positives sur son devenir. Les peuples africains sont capables d’écrire leur propre histoire : une histoire fondée sur la reconnaissance des défis internes, une lecture lucide des relations internationales et une analyse basée sur les faits plutôt que sur les émotions héritées. »
Emmanuel Ekouli
