Alors que le Pape Léon XIV a délivré cet après-midi un discours d’une force inouïe au Palais de l’Unité, pointant sans les nommer les dérives autoritaires, la corruption endémique et la gestion désastreuse des crises régionales, le pouvoir de Paul Biya a accueilli ces paroles prophétiques comme on reçoit une gifle : avec une dignité de façade et une profonde suffisance. Décryptage d’un réquisitoire papal qui aurait dû faire trembler les murs du régime.
Yaoundé, 15 avril 2026 – Ils espéraient sans doute une photo consensuelle, une bénédiction anodine et une onction divine sur un pouvoir vieillissant. Ils ont eu un uppercut. Cet après-midi, devant un parterre de courtisans et de diplomates médusés, le Pape Léon XIV a transformé le protocole étouffant du Palais de l’Unité en tribune d’accusation. Sous les ors fatigués de la présidence camerounaise, le Saint-Père n’est pas venu caresser le régime dans le sens du poil. Il est venu poser un diagnostic clinique sur un pays en souffrance, et le verdict est impitoyable pour ceux qui le dirigent depuis plus de quatre décennies.
« Où en sommes-nous ? » Cette question, lancée comme un caillou dans la mare stagnante de la politique camerounaise, résume à elle seule l’insulte que constitue ce discours pour les autorités sortantes. Là où Biya ne veut que du « calme » et du « statu quo », le Pape réclame des comptes. En rappelant les visites de Jean-Paul II et Benoît XVI, Léon XIV ne fait pas œuvre d’historien ; il dresse un bilan accablant. Les exhortations à la justice et à la réconciliation des papes précédents sont tombées dans le vide abyssal d’un régime qui a érigé l’immobilisme en art de gouverner. Le Saint-Père ose parler de « fruits », là où le régime ne cultive que la désolation.
Mais c’est sur le terrain des crises sécuritaires et humanitaires que le discours devient une déflagration. En évoquant « les tensions et les violences qui ont frappé certaines régions du nord-ouest, du sud-ouest et de l’extrême nord », le Pape ne signale pas un simple incident de parcours. Il jette à la face des autorités le bilan funéraire de leurs échecs. Depuis des années, l’armée camerounaise mène une guerre sale dans les régions anglophones, une guerre faite de massacres de civils, de villages brûlés et de tortures systématiques. Le régime parle de « crise séparatiste » ; le Pape, lui, parle de « vies perdues », de « familles déplacées », « d’enfants privés d’école ». Il donne un visage humain à la politique de la chaise vide de Paul Biya. Pendant que le président accumule les séjours médicaux à l’étranger, des centaines de milliers de Camerounais croupissent dans des camps de déplacés, oubliés par un État prédateur.
L’attaque la plus frontale, pourtant, reste à venir. Le Pape Léon XIV, d’une voix claire, a cité saint Augustin pour rappeler que gouverner n’est pas « une soif de domination » mais « un devoir de subvenir aux besoins ». Une pique directe à un régime qui a fait de la prédation la seule règle. Et lorsque le Saint-Père en vient à la « transparence dans la gestion des ressources publiques » et à l’appel à « briser les chaînes de la corruption », le malaise dans l’assistance était palpable. Car au Cameroun, la corruption n’est pas un vice : c’est le système même. L’argent du pétrole, du cacao et du café disparaît dans les cavernes d’Ali Baba de la famille présidentielle et de ses affidés. Pendant que l’hôpital général de Yaoundé manque de médicaments, les comptes offshore des proches du pouvoir s’arrondissent. Le Pape dit « assez de cette soif de gain qui est une idolâtrie » – à Yaoundé, on appelle cela simplement « la politique ».
Et que dire de la fin du discours, ce vibrant plaidoyer pour la société civile, « ces associations, femmes, jeunes, syndicats » que le pouvoir matraque depuis des lustres ? Dans un pays où manifester pacifiquement est un crime de lèse-majesté, où les opposants sont jetés en prison sans procès équitable, où les journalistes sont muselés, le Pape vient légitimer la résistance civile. Il vient dire que ce ne sont pas les préfets nommés par décret, mais ces acteurs de terrain qui « comprennent les causes profondes des conflits ». C’est une insulte monumentale à la préfecture de police de Yaoundé, qui a reçu pour consigne de réprimer toute voix discordante.
Le régime Biya, par la voix de ses communicants habituels, tentera sans doute de saluer « un échange fraternel ». Mais les Camerounais, eux, ont compris. Ils ont entendu le successeur de Pierre leur dire ce qu’ils savaient depuis des années : leur gouvernement est illégitime dans sa brutalité, corrompu dans son essence, et indifférent à la souffrance de son peuple. Le Pape a osé dire « paix désarmée ». En creux, il accuse la présidence camerounaise de fabriquer la guerre, la peur et la misère pour mieux régner.
Alors, que reste-t-il à faire ? Le Pape a posé la question. La réponse, elle, appartient aux Camerounais. Mais une chose est sûre : cet après-midi, au Palais de l’Unité, l’Église a déclaré la guerre à un système. Et pour un régime moribond qui ne supporte pas la lumière, cette parole pontificale est peut-être le début de la fin.
Emmanuel Ekouli
