Yaoundé – Une simple mesure administrative, en apparence anodine, vient de révéler l’ampleur du désastre financier et moral qui a longtemps régné derrière les murs dorés de l’Assemblée Nationale du Cameroun. Sous couvert d’une « modernisation », le nouveau Secrétaire Général de l’institution a imposé une règle aussi élémentaire que révolutionnaire : pour être payé, il faut justifier de sa présence effective au travail.

Jusqu’ici, une attestation de présence valide délivrée par les chefs de service. Dès la semaine prochaine, plus un franc ne sortira des caisses sans ce sésame. Derrière cette décision technique se dessine un aveu accablant : pendant des décennies, sous la houlette de l’ancien président de l’Assemblée, l’honorable Cavaye Yeguié Djibril, l’institution fonctionnait comme une véritable « propriété privée », une maison de famille où les règles républicaines étaient un lointain souvenir.

La gabegie érigée en système

Arrivé aux commandes en 1992, Cavaye Yeguié Djibril a régné sans partage pendant près de trois décennies. Très vite, les témoignages d’agents et de cadres parlementaires, recueillis sous couvert d’anonymat, décrivent un même tableau : l’Assemblée n’était plus le temple de la loi, mais un vaste comptoir où la proximité avec le « Patron » valait mieux que le mérite.

Les états de service étaient une formalité. Des agents « fantômes » percevaient des soldes depuis des années sans jamais mettre les pieds dans les bureaux. Des députés, proches du président, faisaient embaucher leurs chauffeurs, leurs cuisiniers ou leurs concubines sur le budget de l’État. La chaîne des soldes, loin d’être un outil de gestion, était devenue un levier de clientélisme. Sous le regard bienveillant du maître des lieux, l’absentéisme chronique était non seulement toléré mais récompensé.

« C’était sa maison. Il y recevait ses alliés, y gérait ses affaires. Les deniers publics étaient une caisse noire à sa disposition », souffle un haut fonctionnaire ayant servi sous son ère. Les salaires étaient versés comme des aumônes, sans contrôle, sans justification. La notion de « service rendu » était une insulte au système paternaliste en place.

Un tournant historique sous pression

La circulaire du nouveau Secrétaire Général, qui affirme vouloir « sécuriser les deniers publics » et « attacher un prix au respect scrupuleux » des règles, sonne donc comme une disgrâce posthume de l’ère Cavaye. Elle met en lumière l’héritage empoisonné laissé par l’ancien président : une administration parlementaire obèse, inefficace, et profondément corrompue par des décennies d’impunité.

Désormais, chaque agent devra prouver qu’il est bien à son poste pour prétendre à sa rémunération. Une évidence pour tout État moderne, mais une petite révolution dans une maison où l’on confondait volontiers les caisses publiques avec un compte courant personnel.

Alors que la mesure entre en vigueur, les regards se tournent vers l’ancienne administration. Combien de millions de francs CFA ont été dilapidés en salaires pour des « fantômes » ? Combien de recrutements ont été détournés au profit des proches du « Patron » ? Le silence officiel reste pesant, mais la nouvelle règle parle d’elle-même : pour que la transparence soit possible aujourd’hui, c’est que la gabegie était hier la norme. L’Assemblée Nationale, enfin, cesse d’être une propriété privée pour redevenir – on l’espère – la maison du peuple.

Emmanuel Ekouli

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