Un proverbe peut faire perdre un siège à une femme dans un comité villageois. Un autre peut convaincre un beau-père de retirer une fille de l’école. Au Cameroun, ces phrases courtes circulent dans toutes les langues et elles ne sont jamais innocentes. Elles éduquent, elles tranchent les disputes, elles fixent qui a le droit de parler et qui doit se taire. Et très souvent, elles ferment des portes aux femmes sans qu’un seul homme n’ait besoin de lever la voix.

Comment un proverbe ferme une porte

Chez les Beti, au Centre, on entend encore dans les veillées et les palabres familiales que la femme reçoit et ne choisit pas, comme la terre reçoit la pluie. Ce n’est pas vécu comme une insulte. C’est présenté comme une description du monde, comme on dirait que l’eau coule vers le bas. Personne ne demande à une rivière si elle est d’accord avec son lit.

C’est exactement là que se trouve le problème pour quiconque travaille avec les communautés. On ne discute pas avec une loi de la nature. On peut contester un règlement, une décision de chefferie, une clause d’héritage. Mais quand l’argument se déguise en vérité ancestrale, la femme qui le conteste n’a pas l’air de réclamer un droit. Elle a l’air de se battre contre ses propres ancêtres, et dans beaucoup de villages, c’est une bataille qu’aucune femme ne veut mener seule devant tout le monde.

Dans les comités de gestion beti, une femme compétente, souvent la plus organisée du groupe, n’accède pas à la présidence d’un comité d’eau ou d’un groupe d’épargne, parce que diriger des hommes reviendrait à laisser un champ sans gardien. Le proverbe ne dit jamais explicitement qu’elle est incapable. Il dit que sa place n’est pas là, ce qui revient à la même exclusion sans jamais avoir à la justifier.

Ce que cela donne chez les Peuls de l’Extrême-Nord

Chez les Peuls de l’Extrême-Nord, un autre type de proverbe agit, celui qui porte sur la voix et non sur le travail. Une femme qui élève le ton en public a déjà perdu son honneur, dit-on. La punition n’est pas une amende ni une convocation. C’est un jugement social qui colle à une réputation pour des années. Une femme qui prend la parole dans une réunion communautaire, qui défend un budget, qui négocie un prix au marché en haussant la voix, prend un risque que les organisateurs de projets sous-estiment souvent. Ce n’est pas une question de timidité personnelle. C’est un calcul rationnel face à une sanction sociale bien réelle.

Cette logique pèse aussi sur l’école et sur l’argent. Une adolescente brillante est retirée du collège parce qu’un mariage se présente, et l’argument s’habille en sagesse plutôt qu’en calcul. Un projet de microfinance distribue des crédits à des femmes rurales, et les maris rappellent que l’argent d’une femme revient à la femme et jamais à la famille. Le crédit est accepté en façade et saboté ensuite, par des pressions discrètes et des décisions prises sans elle sur l’usage des fonds.

Beaucoup de projets organisent des sessions de sensibilisation auprès des chefs de ménage et des autorités traditionnelles. C’est utile, mais cela traite le symptôme sans toucher la source. Tant que le proverbe reste debout dans la tête des gens, l’exclusion qu’il justifie se reconstitue dès que le projet quitte le village. Ce sont souvent des femmes, mères ou tantes, qui transmettent ces proverbes aux plus jeunes lors des rites de passage. Ce n’est pas une trahison, c’est une stratégie de survie, mais une approche qui oppose simplement les hommes aux femmes rate sa cible.

Une question de fond, pas de bons ou mauvais proverbes

La même culture beti produit aussi l’image de la femme comme gardienne de la mémoire familiale. La même culture peule honore des figures féminines d’autorité dans certains lignages. Ces formulations existent depuis aussi longtemps que les autres, elles ont simplement moins servi à justifier des exclusions, donc elles circulent moins dans les arguments d’autorité. Le travail à faire n’est pas d’opposer une modernité extérieure à une tradition figée. C’est de remettre en circulation ce qui existe déjà dans le même fonds culturel, ce qui désamorce aussitôt l’accusation d’importer des idées occidentales.

Sur le terrain, quelques leviers déplacent réellement les choses. Identifier avec les femmes âgées du village les proverbes qui valorisent leur rôle, et les remettre en avant publiquement lors des réunions et des cérémonies. Associer les chefferies plutôt que de les contourner, puisqu’un chef qui cite un proverbe favorable aux femmes devant son village a un poids qu’aucune ONG extérieure n’aura jamais. Créer des clubs pour les jeunes filles encore scolarisées, où elles apprennent à reconnaître la mécanique des proverbes utilisés contre elles. Suivre les projets de microfinance après le décaissement, pas seulement au moment de la remise des fonds, pour repérer les pressions familiales qui suivent.

La vraie question n’est pas de savoir si les proverbes camerounais sont favorables ou défavorables aux femmes. Elle est de savoir qui décide lesquels on continue à répéter, lesquels on laisse mourir, et lesquels on remet en avant. Ce rapport de force bouge déjà à certains endroits du pays. Des chefferies revoient la composition de leurs conseils, des griots composent des chants qui racontent une autre histoire des femmes, des mères choisissent de transmettre différemment à leurs filles. Rien de tout cela ne trahit la tradition, c’est au contraire ce que la tradition camerounaise a toujours su faire, se transformer pour continuer à avoir du sens.

Emmanuel Ndzodo, enseignant de Langues et Cultures Camerounaises

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