À Yaoundé, Béatrice Mendo occupe une place à part dans le paysage littéraire camerounais. Fonctionnaire au ministère des Finances de formation en philologie romane et en sciences sociales, elle mène depuis plus d’une décennie une œuvre romanesque exigeante tout en s’imposant, plus récemment, comme la première voix connue du haïku dans le pays.

Une entrée en littérature par la nouvelle et le roman

Née le 30 décembre 1973, Béatrice Mendo publie son premier ouvrage en 2014, un recueil de nouvelles intitulé La vie se moque d’être aigre douce, paru chez L’Harmattan. Elle y installe déjà une manière de raconter faite de retournements, d’humour grinçant et de situations qui frôlent le vaudeville sans jamais perdre leur gravité. Son goût pour l’écriture, dit elle, lui vient en partie de sa mère, Caroline Meva, elle même écrivaine, qui l’a accompagnée jusque chez l’éditeur.

Dans un entretien accordé au magazine Motoumbou, elle explique volontiers sa méthode par le goût du dépassement de soi, une idée qu’elle rapproche de sa passion pour la randonnée. Elle y confie aussi un attachement particulier aux personnages excentriques et aux rebondissements, une manière d’édulcorer le tragique par une touche d’humour qu’elle revendique comme sa marque de fabrique.

En 2018, elle publie Le sang de nos prières aux éditions Le Lys Bleu, un roman qui met en scène les violences infligées aux populations de l’Extrême Nord du Cameroun par le groupe Boko Haram. Le texte, construit comme un appel à la résilience, tranche avec le ton plus léger du premier livre et montre une autrice capable de changer de registre sans perdre sa voix. Trois ans plus tard, en 2021, elle publie aux éditions Adinkra un premier recueil de contes, L’argent n’a pas d’oreilles et autres contes, dix récits illustrés pensés comme des leçons de vie. En 2022, elle rejoint le collectif Adinkra Femmes, engagé pour les droits des femmes et contre les violences sexuelles, et participe à un recueil collectif de nouvelles consacré à la condition des femmes en zone de guerre.

Le haïku, une seconde carrière littéraire

C’est en 1993, alors qu’elle étudie la philologie romane à Louvain la Neuve, en Belgique, que Béatrice Mendo découvre le haïku chez un bouquiniste. Elle en écrit depuis plus de trente ans, longtemps en dehors des projecteurs. En 2015, elle remporte le concours international de haïku organisé par l’ambassade du Japon au Sénégal, avec un texte consacré à un amour envolé et pleuré par d’autres fleurs. Dix ans plus tard, en avril 2025, elle figure dans la revue Gong, publiée par l’Agence francophone du haïku, signe d’une reconnaissance qui dépasse désormais les frontières camerounaises.

C’est en novembre 2024 que le grand public camerounais découvre officiellement cette pratique, à l’occasion du lancement de l’association Yujo Acajapon, qu’elle a fondée pour développer l’amitié entre le Cameroun et le Japon. Depuis, elle anime cette structure en présidente fondatrice, y publie des textes sur la culture japonaise et y recense les haïkistes camerounais, contribuant ainsi à rendre plus visible une pratique déjà présente au Cameroun. Dans un entretien relayé par la presse, elle tient d’ailleurs à apporter une nuance importante à la manière dont son parcours est présenté : « Je ne suis pas la seule haïkiste du Cameroun ». Son rôle se comprend donc moins comme celui d’une artiste isolée que comme celui d’une figure particulièrement visible parmi les auteurs qui contribuent à faire connaître et à structurer le haïku dans le pays. Une jeune maison d’édition, les Éditions Ammera, travaillait fin 2025 à la publication de quatre recueils de haïkus, preuve d’un mouvement en train de se structurer plutôt que d’un phénomène isolé.

Une figure entre littérature, médiation culturelle et vie publique

Ce qui distingue Béatrice Mendo dans le champ littéraire camerounais tient moins à un succès commercial spectaculaire qu’à la diversité des rôles qu’elle occupe. Romancière, conteuse, haïkiste, elle est aussi devenue, par la création de Yujo Acajapon, une médiatrice culturelle entre deux pays qui n’avaient guère de tradition d’échanges littéraires. Elle a par ailleurs conservé son emploi de fonctionnaire, une trajectoire qui l’éloigne du modèle de l’écrivain professionnel et la rapproche de nombreuses autrices africaines qui écrivent en marge d’une activité salariée.

Interrogée sur ses influences, elle évoque volontiers l’interrogation existentielle plutôt qu’un système philosophique arrêté, et revendique un humour qui vient adoucir des sujets souvent durs, la guerre, la violence faite aux femmes, la perte. Cette tension entre gravité du fond et légèreté de la forme traverse aussi bien ses romans que ses haïkus, deux genres pourtant très éloignés par leur économie de moyens. Elle évoque par ailleurs des projets à venir, dont l’envie déclarée de s’essayer un jour à la science fiction, un genre encore peu investi par la littérature camerounaise francophone.

Il reste à voir si l’essor du haïku camerounais, porté en grande partie par son travail associatif et par la parution annoncée de plusieurs recueils aux éditions Ammera, débouchera sur une reconnaissance durable au delà du cercle encore restreint des initiés, ou si Béatrice Mendo restera l’une des figures singulières ayant contribué à donner une existence publique plus visible à cette forme au Cameroun. Entre le roman qui l’a fait connaître, le conte qu’elle défend comme outil pédagogique et le haïku qu’elle contribue à faire connaître et à structurer, son parcours dessine moins une carrière linéaire qu’une accumulation de formes courtes et longues mises au service d’une même exigence d’écriture.

Léandre Wama

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