Non mais faut-il vraiment supplier pour que la République daigne jeter un regard sur une portion de bitume ? Visiblement, oui. Pendant que les sujets d’un royaume médiatique s’extasient devant des rubans de béton flambant neufs ailleurs, le département du Mbam, lui, est laissé en rade, étranglé par l’indifférence d’un pouvoir qui a érigé l’inégalité territoriale en mode de gouvernance.
La lettre du mouvement Wake Up Mbam dont le premier secrétaire exécutif est Angelo Touéli, adressée à Paul Biya, est d’une correction confondante. D’une politesse désarmante. Presque obséquieuse. On y parle de « Haute Bienveillance ». Mais de quelle bienveillance parle-t-on, Excellence, quand, sous vos mandats successifs – aussi longs que le corridor Boumnyebel-Bafia est court en considération – tout un peuple est condamné à l’asphyxie économique ?

Les 127 kilomètres reliant Boumnyebel à Bafia, via Bokito et Kiiki, ne sont pas une simple route. C’est une artère. Sans elle, le corps du Mbam se meurt. Aujourd’hui, cette artère est bouchée. Non par un caillot, mais par des années de désintérêt, d’abandon pur et simple, et de mépris administratif. Quand on sait que cette route est le chaînon vital entre le bassin agricole du Mbam – véritable grenier du pays – et les villes de Douala et Yaoundé, laisser pourrir cet axe relève de la négligence criminelle. Combien de tonnes de tomates, de manioc et de maïs pourrissent chaque année sur ces pistes innommables, faute de pouvoir atteindre les marchés ? Combien de vies fauchées par l’isolement, par l’absence de désenclavement, parce que la saison des pluies transforme ce « corridor stratégique » en bourbier infranchissable ?
Le mouvement Wake Up Mbam a raison de hurler son réveil. Mais il faudrait peut-être crier plus fort. Parce qu’en l’état, cette requête lue dans les cabinets de la Présidence finira, comme tant d’autres, au panier des vœux pieux. Pendant ce temps, le Cameroun parle d’émergence. Quelle émergence, sinon celle de l’absurde, lorsqu’un département censé nourrir le pays est empêché de respirer par l’incurie de ses propres dirigeants ?

Les conséquences ne sont pas seulement économiques. Elles sont humaines, sociales, sécuritaires. Isoler Bokito, Kiiki, Ombessa, Ndikiniméki, c’est créer des zones de non-droit, des territoires où l’État n’existe plus que par l’impôt, jamais par les infrastructures. C’est condamner les jeunes à l’exode ou à l’errance. C’est briser les femmes, qui passent des heures dans des véhicules transformés en épaves, pour écouler des produits dont le prix de revient explose à cause des « barrières » et des nids-de-poule géants.
Et que dire du potentiel saboté ? La réhabilitation de ce corridor, c’est la promesse de connecter six régions du Cameroun aux villes portuaires. C’est la clé pour désengorger les axes traditionnels, pour créer des pôles agro-industriels, pour que les investisseurs arrêtent de fuir cette zone comme la peste. Mais comment voulez-vous implanter une usine de transformation locale quand le coût du transport équivaut à trois fois la valeur de la marchandise ? Comment voulez-vous parler de décentralisation et de développement inclusif quand le principal trait d’union entre le Mbam et le reste du pays est une piste de fortune digne d’un pays en guerre ?
Monsieur le Président de la République, Paul Biya, cette lettre, vous l’avez sans doute déjà reçue. Mais l’a-t-on seulement lue ? Ou est-elle classée dans le dossier « plaintes de ressortissants » qui dort dans les sous-sols d’Etoudi ? Le mouvement Wake Up Mbam vous tend une perche. Il vous offre, dans un langage trop policé, une vérité crue : le Mbam est en train de crever sous le poids de l’indifférence.
Ce corridor, il ne faut pas simplement le « réhabiliter » comme on rafistole un vieux vêtement. Il faut le sortir de l’oubli. Il doit devenir une priorité nationale. Et puisque le mot « émergence » est votre mantra, prouvez qu’il ne s’agit pas d’une coquille vide : faites de Boumnyebel-Bafia un chantier symbolique. Rendez aux Mbamois leur dignité, leur mobilité, leur outil de travail. Arrêtez de faire du Mbam le parent pauvre des grands projets.
Car derrière les chiffres et les kilomètres, il y a un peuple qui en a assez. Un peuple qui, par la voix de Wake Up Mbam, refuse de mourir à petit feu. Mais une question demeure : combien de lettres faudra-t-il encore ? Combien de récoltes perdues ? Combien d’accidents mortels sur cette route de la honte ? Combien de générations sacrifiées avant que le « père de la nation » ne daigne se souvenir que Bafia, Bokito et leurs environs existent sur la carte ?
Le réveil du Mbam ne se négocie pas. Il s’impose. Et si l’État ne se réveille pas, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même lorsque la colère succédera à la patience. La nation ne peut pas rester les bras croisés pendant qu’un département entier est sacrifié sur l’autel du clientélisme et de l’immobilisme.
Il est temps. La route, ou la rupture.
Emmanuel Ekouli
