Ce mardi, sous les lambris feutrés de l’Assemblée nationale, les députés s’apprêtent à examiner un texte présenté comme anodin, presque technique : la réécriture de l’article 170 relatif à la durée des mandats municipaux. Une modification « nécessaire », nous dit-on. Une simple mise à jour, un détail administratif perdu dans le flot des révisions législatives. Mais derrière ce rideau de fumée juridique se cache une opération d’une habileté redoutable, digne d’un régime qui a érigé le maintien indéfini de son pouvoir en unique boussole politique. Car l’objet véritable de cette réforme n’est autre que la suppression pure et simple de la limite maximale de dix-huit mois qui encadrait, jusqu’ici, les prorogations de mandats. Plus de plafond. Plus de garde-fou. Plus de contre-pouvoir. Le temps, désormais, appartient à l’exécutif.
Il faut saluer, à sa manière, le génie législatif du régime de Yaoundé. Ce talent rare qui consiste à démanteler une garantie démocratique sous couvert de modernisation. L’ancien article 170 avait au moins une vertu : il fixait une borne. Une limite, certes généreuse, mais une borne. Dix-huit mois de prorogation maximale. Dix-huit mois pour permettre au pouvoir de s’ajuster, sans pouvoir abuser. Une inconvenante audace démocratique, sans doute, que d’oser contraindre la main du président. Désormais, cette gêne a disparu. Évaporée. Dissoute dans l’encre d’un amendement que personne ne verra venir. Et nous sommes invités à y voir un progrès.
Pourtant, lisons l’esprit du nouveau texte : « En cas de besoin, le Président peut proroger ou abréger la durée du mandat ». Très bien. Mais posons les questions que personne ne posera dans l’hémicycle : qui juge du besoin ? Selon quels critères objectifs ? Avec quels mécanismes de contrôle ? Et pour combien de temps, au juste ? Silence radio. Le texte offre un blanc-seing législatif, une délégation en blanc du calendrier politique. Le besoin, dira-t-on, est une notion discrétionnaire. Dans un régime où l’opposition est muselée, la société civile réduite au silence et les institutions de contrôle aux ordres, le besoin est simplement ce que le pouvoir déclare tel. Aujourd’hui, un retard technique. Demain, une crise sanitaire. Après-demain, une « période sensible ». Le prétexte importe peu : seule compte l’absence de limite.
On nous objectera la consultation préalable du gouvernement et du bureau du Sénat. Quelle audace démocratique ! Une consultation. Pas un accord, encore moins un vote. Une consultation, comme on consulte un baromètre ou l’horoscope. L’avis n’engage à rien, ne contraint personne, ne pèse pas une once face à la volonté d’un exécutif qui a toujours considéré les contre-pouvoirs comme des formalités gênantes. À ce compte-là, autant supprimer toute prétention au débat. Le peuple, nous rappelle-t-on, est souverain tous les cinq ans. Sauf quand il ne l’est pas. Sauf quand le temps lui-même devient une variable d’ajustement politique.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une mainmise totale sur le temps. Dans un régime gérontocrate où le même visage orne les murs des ministères depuis quatre décennies, où la succession reste un tabou national, où l’âge moyen du gouvernant défie les lois de la biologie politique, la maîtrise des échéances électorales est une arme de domination massive. En supprimant le plafond de dix-huit mois, Yaoundé s’offre la possibilité de suspendre indéfiniment tout renouvellement municipal. Et demain, qui nous dit que le même procédé ne sera pas étendu aux mandats régionaux, puis législatifs ? La logique est implacable : un pouvoir qui n’a pas l’intention d’abuser n’a pas peur d’être limité.
Alors, prorogeons. Ajustons. Prolongeons. Reprolongeons. Au besoin. Et le besoin viendra toujours, comme le mauvais temps en saison des pluies. Jusqu’au jour où l’on découvrira que ce ne sont plus seulement les mandats municipaux qui sont mis en attente indéfiniment, mais la démocratie elle-même. Le régime de Yaoundé le sait mieux que personne : quand on contrôle l’horloge, on contrôle le monde. Et tant pis si, dans les mairies, les élus sans mandat clair deviennent des notables sans comptes à rendre. Tant pis si les citoyens perdent le droit de savoir quand, comment et par qui ils seront gouvernés localement. Le temps n’appartient plus au peuple. Il est devenu une propriété privée de l’exécutif.
Ce mardi, l’Assemblée nationale s’apprête à voter une petite mort démocratique. Pas une mort brutale, non. Une mort douce, technique, presque invisible. Celle d’un garde-fou que l’on retire sans bruit, comme on enlève une échelle de secours en prétendant rénover la maison. Mais les Camerounais ne sont pas dupes. Ils savent que derrière l’article 170 se cache une même obsession : ne jamais lâcher prise. Quitte à figer le temps. Quitte à figer le pays. Quitte à figer l’espoir.
Emmanuel Ekouli
