Bertoua, 5 juin 2026 – La nouvelle a été lâchée comme un communiqué de routine : « Paul Biya ordonne des investigations sur l’exploitation aurifère dans l’Est. » Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, en mission à Bertoua, a dénoncé lundi « les dérives », les « autorisations irrégulières » et les « accidents mortels récurrents ». Traduction : après des décennies d’explosion de l’orpaillage clandestin, le régime feint soudain de découvrir l’incendie qu’il a lui-même allumé.

Car il faut le dire crûment : ce n’est pas un excès de zèle présidentiel qui motive cette annonce, mais l’accumulation scandaleuse de preuves d’un système qui pourrit l’Est camerounais depuis trop longtemps. Déforestation massive, cours d’eau empoisonnés au mercure, effondrements de puits, travail des enfants, trafic transfrontalier… Les maux sont connus des services de l’État depuis au moins vingt ans. Alors pourquoi cette « prise de conscience » soudaine ? Parce que la pression des organisations locales et des bailleurs de fonds devient intenable, et que l’image internationale du pays, déjà exsangue, ne supporte plus un nouvel scandale.

Mais attention : sous les ordres présidentiels se cache une opération de diversion bien rodée. Pendant que les commissions d’enquête s’agiteront sur le terrain – sans moyens, sans indépendance, sans mandat clair –, les vrais responsables continueront à faire tourner la machine. Car qui délivre ces « autorisations irrégulières » dénoncées par le ministre ? Qui ferme les yeux sur l’orpaillage clandestin qui prive l’État de centaines de millions de francs CFA chaque année ? Les mêmes réseaux politico-administratifs qui tiennent le pays depuis 1982.

Les maires, préfets et chefs traditionnels, souvent inféodés au parti au pouvoir, sont pour beaucoup dans cette gabegie. Sans leurs complicités actives, aucun opérateur étranger ne pourrait impunément dévaster des concessions forestières protégées. Et que dire des forces de sécurité, déployées officiellement pour « sécuriser les sites », mais qui prélèvent leur part du butin sous forme de « taxes informelles » ?

Pire encore : cette annonce d’enquête arrive au moment où des accidents meurtriers – éboulements, asphyxies – ont mis en lumière des conditions de travail dignes du XIXe siècle. Plutôt que de prévenir ces drames par une régulation honnête, le pouvoir attend que les corps remontent pour promettre des « investigations ». Une hypocrisie d’État.

Alors, que va changer cette énième commission ? Rien, si ce n’est une battue médiatique pour faire oublier les vrais dossiers : la crise anglophone, la corruption endémique, l’absence d’alternance démocratique. Les vrais patrons des mines illégales dormiront tranquilles, protégés par leurs relations au sommet de l’État. Les petits creuseurs, eux, paieront les pots cassés – quelques arrestations, des engins saisis, et le silence retombera.

Car au Cameroun de Paul Biya, on enquête souvent, on punit rarement, et on oublie toujours. Pendant ce temps, l’or continue de couler vers les frontières, et la région de l’Est, poumon écologique du pays, se meurt. Les populations, elles, n’attendent plus rien de ces simulacres. Elles savent que, tant que le régime privilégiera les réseaux clientélaires à l’intérêt général, chaque once d’or extraite sera une once de dignité en moins pour le Cameroun.

La seule véritable enquête serait celle qui remonterait jusqu’aux circuits de protection politique. Mais celle-là, Paul Biya ne l’ordonnera jamais. Le pouvoir yankee, à la manœuvre depuis des décennies, y veille.

Emmanuel Ekouli

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