Yaoundé, hier – L’Assemblée nationale du Cameroun a adopté, par 200 voix pour, 18 contre et 4 abstentions, une révision constitutionnelle d’une gravité politique rare. Sous couvert de modernisation des institutions, le régime de Paul Biya vient d’installer un vice-président nommé… qui succédera automatiquement au président en cas de vacance du pouvoir. Une mascarade juridique qui pose une question aussi simple qu’explosive : comment un homme non élu peut-il légitimement remplacer un chef de l’État issu du suffrage universel ?
La réponse est aussi crue que l’ambition qu’elle révèle : le président sortant veut choisir lui-même son successeur, de gré à gré, sans passer par l’urne. En instaurant un vice-président qu’il nomme et révoque à sa guise, Paul Biya s’offre les clés de sa propre succession. Fini le peuple, fini les électeurs. Le nouveau numéro 2 n’aura de comptes à rendre qu’à son mentor. En cas d’empêchement, de maladie ou de décès, c’est un fidèle parmi les fidèles qui prendra la main, désigné dans l’ombre du palais. La République, messieurs, n’est plus qu’une affaire de clan.

Mais le cynisme ne s’arrête pas là. Cette même révision maintient, voire renforce, le poste de Premier ministre. Un vice-président + un Premier ministre : deux têtes de gondole pour un seul exécutif. Deux salaires, deux trains de vie, deux cabinets pléthoriques. Alors que le gouvernement justifie par la « morosité des finances publiques » l’autre réforme choc – la prorogation ad vitam æternam des mandats des conseils municipaux – on cherche encore la cohérence. D’un côté, on étrangle les collectivités locales en suspendant sine die les élections, prétextant un manque d’argent. De l’autre, on invente un poste budgétivore supplémentaire. Logique implacable : les deniers publics sont rares pour les communes, mais miraculeusement abondants pour les nouveaux gratte-papier de la présidence.
L’article 170 du code électoral, en cours de révision dans la foulée, donne désormais au président le pouvoir de prolonger indéfiniment la vie des conseils municipaux sortants. Finie la limitation de mandat. Le maire élu hier restera en place tant que le chef de l’État le voudra, sans jamais revoir le verdict des urnes. La « morosité » invoquée est une insulte à l’intelligence. Car si l’État n’a pas les moyens d’organiser des élections locales, comment peut-il s’offrir le luxe d’une vice-présidence ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la Cour des comptes épingle chaque année des centaines de milliards de francs CFA détournés. L’argent existe, mais il est ailleurs – dans les poches des proches, dans les contrats juteux, dans les « frais de fonctionnement » opaques.
L’opposition, réduite à 18 voix contre 200, a dénoncé un « coup d’État institutionnel ». Ses élus ont quitté l’hémicycle en brandissant la Constitution actuelle, celle qui dispose que le président est élu au suffrage universel. « On ne succède pas à un élu par la grâce d’une signature », a martelé un député. Mais dans ce Parlement acquis au régime, la protestation n’était qu’un bruit de fond. Les 4 abstentions, quant à elles, résument la lâcheté de ceux qui voient le scandale mais refusent de le combattre.
Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis 1982, prépare ainsi sa sortie. Il ne veut ni vide, ni transition démocratique, ni compétition. Il veut un héritier sur mesure, un homme de paille nommé, qui perpétuera le système. Et pendant ce temps, les mairies resteront aux mains de ses fidèles jusqu’à la fin des temps. Le Cameroun n’a plus de calendrier électoral local. Il n’a plus de président élu en devenir. Il a un monarque qui organise son propre enterrement politique en choisissant son fantôme.
Le peuple, lui, n’a été consulté ni par référendum, ni par débat national. On lui explique que les caisses sont vides pour les élections, mais pleines pour un vice-président. Une insulte fiscale. Une insulte démocratique. À Yaoundé, plus personne ne rit. On attend juste la date – inconnue – où le fauteuil changera de propriétaire sans que personne n’ait eu à glisser un bulletin dans l’urne.
Emmanuel Ekouli
