Pour la première fois depuis l’apparition de rumeurs sur l’implication de ressortissants camerounais dans le conflit ukrainien, le ministère des Relations Extérieures (MINREX) a officiellement brisé le silence. Dans une communication sobre mais sans précédent, le gouvernement a exhorté les proches de dix-sept Camerounais décédés en Russie à prendre contact d’urgence avec ses services.
L’annonce, tombée discrètement en fin de semaine, marque un tournant. Jamais, jusqu’ici, les autorités camerounaises n’avaient reconnu publiquement l’existence de citoyens engagés dans la « zone d’opération militaire spéciale » russe. La note du MINREX, confirmée à Yaoundé, précise que les personnes concernées étaient des militaires contractuels camerounais ayant servi sous bannière russe. Leur décès a été signalé par l’ambassade de Russie au Cameroun, qui a transmis une liste nominative aux services du ministre Lejeune Mbella Mbella.
Des familles sans nouvelles depuis des mois
Derrière les dix-sept noms – parmi lesquels Achomnou Noudjagom Rodest, Awamo Alain Bertin, Njaboum Tchouma Perkins, Ekomo Aimé Junior Nebengu, ou encore Gbotto Eebehidi Junior – se cachent des histoires douloureuses. Jusqu’à aujourd’hui, plusieurs de ces familles ignoraient le sort exact de leurs enfants, souvent partis en Russie dans le cadre de contrats militaires opaques. Certains auraient été recrutés via des sociétés privées, d’autres directement sur place après des séjours d’étude ou de travail.
« Mon frère nous avait dit qu’il allait faire de la sécurité pour une compagnie pétrolière. Depuis six mois, plus rien. Nous avons appris sa mort par ce communiqué », confie sous couvert d’anonymat un proche d’un des défunts, joint à Douala.
Une communication longtemps attendue
Le silence des autorités camerounaises avait alimenté ces derniers mois de nombreuses spéculations. Des vidéos non vérifiées circulaient sur les réseaux sociaux montrant des francophones en treillis militaire en Russie. Certaines évoquaient des dizaines de jeunes Africains, dont des Camerounais, enrôlés pour combattre aux côtés des forces russes. Pourtant, le gouvernement était resté discret, invoquant le principe de non-implication dans les conflits étrangers.
Aujourd’hui, la main tendue du MINREX semble indiquer un changement de stratégie. « Il s’agit d’une reconnaissance officielle, analysée pour nous un analyste politique à Yaoundé. En appelant les familles à se rapprocher des services pour des “affaires urgentes”, l’État admet implicitement l’existence de ces combattants et cherche à gérer les conséquences humaines. »
Quelles suites ?
Le ministère n’a pas précisé la nature exacte des « affaires urgentes » : rapatriement des corps, indemnités, formalités administratives ? Les familles sont invitées à se rendre à la Direction des Camerounais de l’extérieur, au sein du MINREX. Une cellule d’écoute a été discrètement activée.
Pour l’heure, aucun chiffre officiel sur d’éventuels autres ressortissants encore engagés en Russie n’a été communiqué. Mais cette première communication ouvre une brèche : celle de la transparence sur un sujet longtemps tabou, entre réalités géopolitiques et drames familiaux.
À Douala comme à Yaoundé, l’heure est aux interrogations. Combien sont-ils vraiment ? Pourquoi le Cameroun tarde-t-il à officialiser ces décès ? Les réponses ne feront que commencer à émerger lorsque les proches franchiront la porte du MINREX, la mort dans l’âme et des questions plein la voix.
« Le jour où l’on reconnaît ses morts, on commence à honorer sa parole », commentait tristement un internaute sous la publication officielle. Reste à savoir si cette reconnaissance tardive apaisera la douleur des familles ou n’en révélera que l’ampleur insoupçonnée.
Emmanuel Ekouli
