Alors que le Cameroun s’apprête à réviser son budget pour la neuvième année de suite, une déclaration du ministre des Finances, Louis Paul Motazé, à Washington suscite l’incompréhension des experts. Pour beaucoup, cette énième cure d’ajustement ne traduit pas une rigueur de gestion, mais un déficit structurel criard d’anticipation et une prévoyance en berne au sommet de l’État.

C’est une petite phrase prononcée en marge des assemblées de printemps du FMI et de la Banque mondiale, à Washington, qui a mis le feu aux poudres. Interrogé sur les grandes lignes de la politique budgétaire camerounaise, Louis Paul Motazé, le ministre des Finances, a lâché, l’air presque détaché : « Nous réfléchissons, avec mes collaborateurs et par souci de transparence, à proposer au chef de l’État de réviser le budget. »

Sauf que cette « transparence » affichée arrive cinq mois seulement après le vote de la loi de finances initiale 2026, adoptée pourtant à un montant vertigineux de plus de 8 800 milliards de francs CFA. Et ce ne serait pas une première : si le projet aboutit, il s’agirait de la neuvième loi de finances rectificative consécutive. Une routine devenue, aux yeux des experts, le symptôme d’une maladie plus grave.

La fragilité d’une programmation « à vue »

Le prétexte avancé est connu : le choc pétrolier déclenché par le conflit militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran depuis fin février 2026. La flambée du brut pourrait générer un surcroît de recettes pour le Cameroun, pays producteur. Pour le ministre Motazé, l’urgence est donc d’ajuster le budget à cette aubaine inattendue. « Un impératif de transparence », répète-t-il.

Mais pour l’expert financier Patrick Duprix Anicet Mani, cette explication ne tient pas. « Réviser un budget pour l’adapter à une hausse des recettes, c’est sain. Le faire pour la neuvième année consécutive, c’est révélateur d’une fragilité structurelle de la programmation financière du Cameroun face aux chocs exogènes », analyse-t-il. Autrement dit, on ne peut pas, chaque année, être surpris par le contexte mondial. La guerre au Moyen-Orient ? Elle couvait depuis des mois. L’instabilité des cours du brut ? Une constante géopolitique.

Alors que le Cameroun clame son émergence, cette incapacité chronique à prévoir interroge. « On navigue à vue », résume un haut fonctionnaire de la direction du Trésor, sous couvert d’anonymat. « Plutôt que de construire des modèles de prévision intégrant des scénarios de crise, on attend que l’orage passe, puis on sort la calculette. Motazé et ses équipes gèrent le pays comme on gère un petit commerce : on ajuste les prix en fonction du fournisseur du jour. » Une charge sévère, mais qui résume un sentiment partagé dans les milieux financiers de la CEMAC.

L’art de l’improvisation ou l’absence de vision ?

Car le problème n’est pas tant la rectification elle-même – un outil classique de gestion publique – que sa répétition mécanique. Chaque année, Yaoundé justifie la mesure par un « imprévu » : chute des cours du cacao, flambée du fret, pandémie, guerre en Ukraine, et maintenant conflit au Proche-Orient. Neuf ans de suite. Neuf fois, l’exécutif a été pris de court.

Louis Paul Motazé, pourtant réputé pour sa longévité et sa maîtrise technique des dossiers, semble ici payer une approche trop réactive. « Un vrai ministre des Finances d’un pays émergent devrait avoir trois budgets dans ses tiroirs : un pour le prix du baril à 50 dollars, un à 80, un à 120. On ne découvre pas une hausse du pétrole en avril 2026 si les tensions montent depuis février », fulmine un économiste camerounais installé à Douala.

Au lieu de quoi, c’est la même logique du « pilotage à vue » qui l’emporte. Résultat : les investissements publics, censés être protégés par une programmation pluriannuelle, sont sans cesse chahutés. Les entreprises, qui doivent s’adapter à des règles fiscales qui changent deux fois par an, s’y perdent. Et les partenaires techniques et financiers, comme le FMI, observent en silence cette danse budgétaire qui ressemble de moins en moins à de la rigueur, et de plus en plus à de l’improvisation.

L’heure de vérité pour Motazé ?

À l’approche de l’éventuelle présentation du projet de loi rectificative à l’Assemblée nationale, les critiques s’aiguisent. Pour les détracteurs du ministre, ces neuf ajustements successifs ne sont pas la preuve d’une gestion agile, mais l’aveu d’un déficit structurel de prévoyance. « On ne peut pas, année après année, mobiliser l’appareil législatif pour colmater des brèches que tout analyste un peu sérieux aurait pu anticiper », martèle Patrick Duprix Anicet Mani.

Reste à savoir si Louis Paul Motazé saisira cette neuvième rectificative comme une occasion de réformer en profondeur la méthode de programmation budgétaire – ou s’il se contentera, une fois de plus, d’un simple coup de rabot sur les recettes pétrolières. En attendant, la sentence des marchés est sans appel : l’absence d’anticipation finit toujours par se payer, en crédibilité et en confiance. Et au Cameroun, la facture commence à s’alourdir.

Emmanuel Ekouli

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