Né à Douala en 1966 dans le fracas des indépendances, désigné successeur de son père à la chefferie bandjoun en juin 2015, Jean Grégoire Kengne Teta livre en 132 pages une autobiographie qui ne ressemble à aucune autre. Le Successeur. Yambong ou Fils sacrifié, publié en mai 2026, est le récit d’un homme qui a mis soixante ans à comprendre que sa vie lui avait été assignée avant même qu’il puisse la vouloir. Ce livre vaut par la force de ce qu’il dit et par la franchise avec laquelle il le dit.

Une vie commencée avant soi

La couverture annonce une autobiographie. Une page liminaire précise que les faits décrits « dans ce roman sont inspirés des faits réels ». Ce glissement entre les deux mots n’est pas un accident éditorial ; il dit quelque chose de juste sur la nature d’un récit qui oscille entre le témoignage et la mise en forme narrative d’une expérience. L’auteur lui-même donne la clé de cette ambivalence dès son mot préliminaire : il écrit pour comprendre, pour laisser une trace à sa descendance, et parce qu’il est « toujours sans réponse précise » aux questions que sa propre vie lui pose. Ce livre est une pensée en train de se faire, non un bilan arrêté.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la construction du temps. Le récit ne commence pas à la naissance de l’auteur mais à celle de son père, né vers 1929, lui-même héritier d’un grand-père emporté à trente ans. Cette remontée généalogique n’est pas un détour ; elle est la thèse du livre. Kengne Teta le formule avec une netteté qui n’a rien d’une posture : « ma vie avait commencé bien avant moi. » Il faut prendre cette phrase au sérieux. L’enfant qui grandit à Mbouo, catholique la semaine, protestant le dimanche et « traditionnel chaque fois que la terre parlait », porte sur ses épaules d’enfant une histoire dont il ne connaît pas encore le poids. Mais il le sent. Il voit les regards des anciens qui attendent de lui quelque chose d’indéfini. Il sait qu’il n’a pas droit aux mêmes erreurs que les autres. N’est-il pas Pô Teta, les hommes de Teta ? Ce nom reçu au baptême à l’église évangélique de Mbouo n’est pas une appellation ; c’est déjà une obligation.

La figure du père, Teta Michel, est l’une des plus belles que la littérature autobiographique camerounaise ait récemment produite. Polygame à sept femmes, père d’une vingtaine d’enfants, entrepreneur tenace qui passa des marchés de Douala aux quincailleries de Bafoussam, chrétien convaincu et dépositaire des rites ancestraux, cet homme incarne une synthèse qui ne cherche pas à se résoudre. Il donna des parcelles aux démunis, participa à la construction d’une école qu’il offrit à l’État, siégea au Conseil des sages de la chefferie bandjoun. Et avant de mourir, le jour de l’Ascension de 2015, il avait confié au chef suprême des Bandjoun une enveloppe scellée contenant un nom et une photographie. Ce geste d’une prévoyance quasi testamentaire traverse tout le livre comme une ligne de force.

Le professionnel et le successeur, ou la double vie d’un homme

Les chapitres consacrés à la vie professionnelle de l’auteur pourraient sembler une digression. Ils ne le sont pas. Ils constituent le contrepoids nécessaire au récit familial, et révèlent un homme qui construisit, en parallèle au destin que ses ancêtres lui avaient assigné, une identité propre forgée dans le travail. De chef comptable recruté à vingt-sept ans sans expérience à directeur administratif d’un grand groupe de construction, puis à conseil fiscal agréé CEMAC, Kengne Teta décrit une ascension dont il tire une fierté mesurée, jamais arrogante. Ce qui rend ces pages intéressantes, c’est moins la trajectoire en elle-même que les portraits qu’elle génère. Le patron bâtisseur Bopda Emmanuel, qui appelle son directeur financier à trois heures du matin pour résoudre des questions d’entreprise, est une figure mémorable d’un capitalisme africain sauvage et ingénieux. La bataille menée contre le géant Lafarge pour libéraliser le marché camerounais du ciment, avec la scène du premier ministre dont la table se brise sous le poing d’un entrepreneur en colère, a les accents d’un roman picaresque.

Mais la vraie tension de ce chapitre est ailleurs. Chaque fois que l’auteur s’apprête à s’établir durablement quelque part, une raison le pousse à repartir. Il démissionne de Providence SARL à cause de la femme du patron. Il quitte Afrique Construction quand le PDG impose ses enfants non préparés à la tête de l’entreprise. Il finit par créer son propre cabinet en 2024. Cette trajectoire en zigzag dit quelque chose de profond : l’homme qui sera désigné successeur d’une famille de quarante-cinq enfants a passé sa vie professionnelle à refuser les successions mal préparées. Il y a dans cette cohérence inconsciente un fil narratif que le lecteur attentif saisit avant l’auteur lui-même.

Le prétoire et la parole des ancêtres

La scène de désignation est la plus belle du livre. Quarante-cinq enfants rangés en cercle devant le chef suprême des Bandjoun, un sac scellé que le souverain conservait depuis des années, une enveloppe, un nom, une photographie. « C’est lui désormais votre père, et le guide de cette grande famille. » L’auteur décrit ses mains qui tremblent, sa stupéfaction, et puis cette formule qui résume tout : « Ainsi mon père m’avait choisi. Oui mon père vient de me sacrifier. » Le mot de sacrifice est juste. Il dit que la désignation n’est pas une récompense mais une charge, que l’honneur et le fardeau ne font qu’un dans la tradition bamiléké.

Ce qui suit, sept années de procédures judiciaires engagées par quatre enfants de la fratrie pour annuler le testament notarié, est à la fois une chronique sociale d’une précision rare et un récit de douleur contenue. La famille Teta contre la famille Teta. L’auteur prend une décision qu’il ne s’explique qu’à moitié mais qui a une logique profonde : il refuse de mettre le moindre pied au tribunal. « Dans ma prière à Dieu, à mes Aïeux et à mon père, je précise seulement que je n’ai pas choisi ce qui m’arrive ; donc seuls eux sont capables de lutter pour moi. » Cette phrase dit tout d’un homme qui a intégré, au plus profond, que son autorité ne vient pas de lui. Elle lui a été confiée par des forces qui le dépassent, et c’est à ces forces de la défendre.

Le livre touche ici à ce que le philosophe Jean-Godefroy Bidima appelle la palabre comme juridiction de la parole vivante, irréductible au droit écrit d’héritage colonial. Kengne Teta ne théorise pas ; il vit la tension de l’intérieur. Et c’est précisément parce qu’il ne la théorise pas que son témoignage est si puissant. On pense parfois, en lisant ces pages, au Faulkner d’Absalom, Absalom!, non pour la forme mais pour ce sentiment partagé que les morts n’ont jamais fini de dicter aux vivants la conduite de leur vie. Ce que Faulkner traite comme une malédiction sudiste, la tradition bamiléké le vit comme un ordre sacré. La nuance est considérable, et c’est elle qui fait l’originalité de ce livre.

Au terme de cet ouvrage, le testament moral que le père avait laissé en 2002 résonne avec une force inattendue : « j’ai semé la graine, il vous reste à moissonner. » Ce que les morts ont semé, les vivants le récoltent qu’ils le veuillent ou non. Jean Grégoire Kengne Teta a eu la lucidité et le courage d’écrire ce que beaucoup d’héritiers préfèrent taire.

Baltazar Atangana

Fiche technique du livre :
Jean Grégoire Kengne Teta, Le Successeur. Yambong ou Fils sacrifié, Éditions Kadei, Yaoundé, mai 2026, 132 p.

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