Malgré une rentrée judiciaire 2026 aux allures de grand-messe réformatrice, la plus haute juridiction du Cameroun continue d’incarner, dans les faits, le tombeau des procédures. Pendant que les discours officiels célèbrent la cybersécurité et la lutte anti-fraude, des milliers de justiciables, dont les dossiers pourrissent dans les tiroirs, vivent un enfer sur terre. En première ligne de ce désastre humain : l’inertie criminelle d’une institution qui refuse d’instruire, de transmettre et de juger.
C’était le 25 février 2026 à Yaoundé. Dans le faste des robes rouges et hermines, la Cour Suprême célébrait sa rentrée. Sous les ors de la République, Marie Claire Nseng-Elang, première femme Procureur Général, promettait de brandir le “bouclier” de la loi sur la cybersécurité. Le président de la chambre judiciaire, Fonkwe Joseph Fongang, tonnait contre les doubles immatriculations foncières. De beaux discours, des réquisitions solennelles, une pluie d’annonces.
Mais derrière la façade de cette “offensive” contre la fraude, il y a une autre réalité, bien plus sordide et silencieuse : celle du pourrissement organisé des procédures. Car pendant que la Cour Suprême se préoccupe des “cyber-diffamateurs”, elle laisse pourrir en son sein, et dans les juridictions inférieures, des dossiers qui, eux, détruisent des vies bien réelles.

La Cour Suprême est-elle devenue une caisse de résonance ?
Le calvaire du TCS : La dactylographie comme instrument de torture
Prenons le cas du Tribunal Criminel Spécial (TCS). Cette juridiction, censée juger rapidement les crimes économiques, est devenue pour beaucoup l’antichambre de l’enfer. Des hommes et des femmes y sont condamnés. Le verdict est tombé, la peine est prononcée. Mais le document, la “décision dactylographiée”, elle, n’arrive jamais. Sans ce bout de papier, impossible de se pourvoir en cassation. Alors, on attend.
On attend un, deux, parfois trois ans, que le greffe du TCS daigne taper un document. Pourquoi une telle lenteur ? Parce qu’en haut lieu, personne ne presse le mouvement. La Cour Suprême, qui chapeaute l’ensemble, regarde ailleurs. Elle dispose pourtant du pouvoir d’instruction. Elle pourrait envoyer des injonctions, fixer des délais, rappeler à l’ordre. Elle ne le fait pas. Cette inertie à ordonner la transmission des dossiers est une politique délibérée. C’est une manière de dire aux condamnés : “Rongez votre frein, crevez en silence.”
L’abysse de la cassation : quand la Justice enterre ses dossiers
Admettons que le condamné ait survécu à cette première épreuve. Le dossier, enfin dactylographié, arrive à la Cour Suprême pour un pourvoi en cassation. Le cauchemar ne fait que commencer.
Ici, le temps s’arrête. Les semaines deviennent des mois, les mois des années. La Cour, forte de son statut de “plus haute juridiction”, prend son temps. Un temps infini. Pourquoi se presser ? Les plaideurs sont en prison, ou sous le joug d’une condamnation. L’urgence, pour eux, est vitale. Pour la Cour, c’est accessoire.
On évoque la surcharge. Mais la vérité est plus crue : c’est une culture institutionnelle de la lenteur, une bureaucratie sclérosée qui méprise le justiciable. Des avocats, désespérés, multiplient les requêtes, les rappels. Ils se heurtent à un mur de silence. Ils crient, mais leurs cris se perdent dans les couloirs poussiéreux du palais de justice.

La Cour Suprême est-elle aux ordres?
L’ombre de Yaoundé : le juge et le politique
Et puis, il y a le grand tabou. L’éléphant au milieu de la salle d’audience. Cette inertie n’est pas qu’un dysfonctionnement technique ; elle est souvent politique. On attend. On attend “les instructions”. Du Garde des Sceaux ? De la Présidence de la République ?
Dans un État de droit, la justice est indépendante et rend des décisions. Au Cameroun, trop souvent, la Cour Suprême ne rend pas la justice, elle attend les ordres. Elle retarde les procédures gênantes, elle enterre les dossiers sensibles, elle laisse pourrir les situations, espérant que le temps ou la mort des parties résolve le problème à sa place.
On veut nous vendre du “cyber-bouclier” et de la lutte contre les “faux fonciers”. Mais à quoi sert de sécuriser un titre foncier si le citoyen qui conteste une injustice devant vous doit attendre dix ans pour être entendu ? À quoi sert de pourchasser un “cyber-harceleur” quand l’institution judiciaire elle-même se rend coupable du pire des harcèlements : celui de l’attente, du silence, de l’espoir brisé ?
La rentrée solennelle de 2026 restera comme un symbole amer : celui d’une Cour Suprême qui parle haut et fort des maux de la société, mais qui refuse obstinément de se regarder dans le miroir. Elle préfère traquer les fantômes d’Internet plutôt que de guérir ses propres gangrènes. Pendant ce temps, dans l’ombre des prisons et des cabinets d’avocats, la justice continue de saigner, victime d’une institution qui a fait de l’inertie son principal mode de gouvernement.
Emmanuel Ekouli
