Yaoundé, Cameroun – Le procès de l’assassinat du journaliste Martinez Zogo a basculé, ce lundi 1er juin 2026, dans une dimension insoutenable. Pour la première fois depuis l’ouverture des débats, une vidéo des derniers moments du chef de chaîne d’Amplitude FM, torturé jusqu’à l’agonie, a été diffusée dans la salle d’audience du Tribunal militaire de Yaoundé. En quelques secondes, l’assistance, jusqu’alors tendue, a basculé dans un silence fracassé par des sanglots.
La séquence, extraite du téléphone portable de l’un des principaux accusés, a été projetée vers 14h45. L’image est presque insoutenable : Martinez Zogo, nu, couvert de sang, ligoté, le visage méconnaissable, une oreille sectionnée. Dans un souffle, la voix étouffée, il implore ses bourreaux de l’épargner. Dans la salle, des avocats, des militaires et des proches de la victime se cachent le visage. « C’est effroyable », lâche un observateur, les yeux rouges.
Cette projection s’inscrivait dans la déposition du 32ᵉ témoin, le Pr Georges Bell Bitjoka, cybercriminologue formé en Russie et expert en sécurité des systèmes d’information. Mandaté par la justice, il a présenté un rapport d’analyse approfondie des téléphones saisis chez plusieurs accusés, dont Eko Eko et Justin Danwe. Au-delà de la vidéo – qu’il qualifie de « petite partie » des données récupérées –, l’expert a exhumé des échanges post-mortem d’un cynisme glacant.
Sur l’écran, des captures de conversation défilent. Après la mort du journaliste, les messages entre présumés tortionnaires prennent un ton étrangement banal : « Il est mort… je pense qu’il est mort d’asthme », écrit l’un. « Je crois aussi », répond un autre. « Mince, je suis inquiète », réagit une première voix. « Tant que vous ne dites rien à personne, ne vous inquiétez de rien… Mais je regrette que [nom censuré] n’ait pas respecté la consigne », rétorque un interlocuteur. Ces SMS, restaurés via des données cloud, proviennent notamment du téléphone de Justin Danwe et d’échanges avec Vincent Godje Oumarou, aujourd’hui disparu.
L’expertise du Pr Bitjoka va plus loin. Selon les éléments présentés, Justin Danwe rendait compte, dans le cadre d’autres dossiers sensibles – dont la fameuse « ligne 94 », à des autorités supérieures, dont l’ex-directeur général de l’Impôt, Mopa, et à Jean Pierre Amougou Belinga, homme d’affaires actuellement incarcéré.
La diffusion, vers 15 heures, a rendu l’atmosphère de la salle suffocante. Le président du tribunal a ordonné une suspension d’un quart d’heure pour permettre aux acteurs du procès de reprendre leurs esprits. Ce moment marque un tournant judiciaire : les preuves techniques accumulées rendent désormais plus périlleuses les stratégies de défense fondées sur le déni.
Retour sur l’affaire Martinez Zogo
Le 22 janvier 2023, au matin, les Camerounais apprennent la découverte du corps sans vie de Martinez Zogo – Arsène Salomon Mbani Zogo de son vrai nom -, animateur d’une émission de radio très populaire à Yaoundé. Il avait 51 ans et laissait derrière lui une femme et des enfants. Tous les matins, en semaine, dans son émission « Embouteillages », il invectivait, dénonçait, vitupérait contre les maux de la société camerounaise et contre les puissants, à l’exception du président, Paul Biya, qu’il encensait.
Enlevé le 17 janvier, dans la soirée, il est retrouvé sans vie, nu sur un terrain à 25 kilomètres environ de la capitale, portant des traces de sévices.
En fermant l’information judiciaire, le colonel-magistrat Pierrot Narcisse Nzie, troisième juge d’instruction militaire en charge de l’enquête, a renvoyé en instance de jugement 17 accusés, tous détenus. Parmi eux : l’ancien patron de la DGRE (le service de contre-espionnage camerounais) Léopold Maxime Eko Eko, le lieutenant-colonel Justin Danwe, ancien directeur des opérations à la DGRE, le patron du groupe de presse l’Anecdote Jean-Pierre Amougou Belinga, et l’édile Stéphane Martin Savom, cadre administratif et maire de Bibey, commune de la région Centre du Cameroun.
Resté longtemps enlisé dans des questions de procédure, le procès pour assassinat, torture, enlèvement et séquestration de l’affaire Martinez Zogo s’est ouvert le lundi 25 mars 2024 au tribunal militaire de Yaoundé. Les débats sur le fonds ont commencé le 1er septembre 2025.
Adèle Amalega
