Dans ses dernières évaluations de mai 2026, le Fonds monétaire international (FMI) alerte le Cameroun sur les lourdes conséquences financières de la renationalisation d’Energy of Cameroon (Eneo), devenue « Société camerounaise d’électricité (Socadel) ». L’institution estime que cette opération transfère au budget national des charges structurelles non résolues, dans un contexte de marges de manœuvre budgétaires déjà très limitées.
« L’opérateur public d’électricité, désormais quasi intégralement détenu par l’État (95 % du capital, 5 % revenant aux employés), affiche un modèle économique déséquilibré », souligne le FMI. En cause : les recettes issues de la facturation ne suffisent pas à couvrir les coûts réels de production, de transport et de distribution.
L’héritage est colossal. Lors de la transformation, Socadel a repris une dette globale estimée à près de 800 milliards de FCFA (environ 1,5 milliard USD). À ce passif s’ajoute, selon le Plan de restructuration d’Eneo 2026-2028, « un écart mensuel entre les recettes collectées et les dépenses à couvrir de 13 milliards de FCFA (23 millions USD) ». Plus inquiétant encore : sur une facturation réelle moyenne de 40 milliards de FCFA par mois, Eneo n’en recouvrait effectivement que 31 milliards. Les ménages et industriels représentent à eux seuls 33 milliards de FCFA de créances.
Le nœud du problème : la politique tarifaire
Les prix appliqués aux consommateurs restent inférieurs aux coûts réels du système électrique. Ce choix, socialement sensible, a longtemps protégé le pouvoir d’achat des ménages, mais il a généré des subventions implicites désormais directement supportées par les comptes publics.
Le FMI prévient : « En l’absence d’ajustements progressifs des tarifs, la situation financière de l’entreprise restera structurellement déficitaire. » À terme, cette dynamique amplifiera la pression sur le budget de l’État, au détriment d’autres priorités comme l’investissement public ou les dépenses sociales.
Autre signal d’alarme : l’accumulation d’arriérés de paiement, notamment de la part des administrations publiques. Sur les 7 milliards de FCFA dus, 3 milliards proviennent des administrations et collectivités territoriales, 3,5 milliards d’entités publiques (Alucam, Camwater, Camtel, Sonara, CRTV, hôpitaux, universités) et 0,5 milliard des cimentiers. L’État se retrouve ainsi actionnaire majeur et principal débiteur de sa propre société, une double casquette qui fragilise la trésorerie de l’opérateur.
Une solution incomplète
La transformation juridique récente, censée marquer un nouveau départ, ne règle en rien l’héritage financier accumulé. Les engagements envers les producteurs indépendants d’électricité et le manque de modernisation des infrastructures continuent de générer des charges élevées.
Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse largement le seul secteur énergétique. La crédibilité de la trajectoire budgétaire est en jeu, dans un environnement marqué par des besoins de financement croissants et des engagements vis-à-vis des partenaires internationaux. Toute dérive prolongée pourrait compromettre la soutenabilité des finances publiques.
La nationalisation, présentée comme un levier de souveraineté économique, apparaît ainsi comme une solution incomplète. Sans réforme profonde du modèle économique, sans amélioration du recouvrement et sans révision maîtrisée des tarifs, le risque est réel de voir les déséquilibres du secteur se transformer en vulnérabilité budgétaire durable. En reprenant la main sur l’électricité, l’État camerounais a gagné en contrôle stratégique… mais hérite aussi d’une responsabilité financière qui exigera des choix politiques délicats pour éviter que la lumière ne s’éteigne dans les comptes publics.
Emmanuel Ekouli
