Yaoundé — D’ici moins de deux ans, le paysage électrique camerounais amorcera une mutation silencieuse mais décisive. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie (MINEE) a confirmé, sous réserve de sources internes proches du dossier, le lancement d’un vaste programme de déploiement de 20 000 compteurs intelligents à partir de 2026. Piloté par le MINEE avec l’appui technique et financier de la Banque mondiale, ce projet incarne l’un des piliers de la stratégie nationale de modernisation du réseau électrique.

Une facturation sans heurts, une confiance à restaurer

Au Cameroun, les litiges entre l’État, les consommateurs et le concessionnaire historique Eneo ne datent pas d’hier. Estimations contestées, factures impayées, relevés manuels parfois erratiques… Ces contentieux récurrents greffent un coût social et économique élevé sur un secteur déjà fragilisé par les pertes techniques et commerciales. L’ambition affichée par le MINEE est claire : faire entrer la distribution d’électricité dans l’ère numérique, en automatisant la collecte des données de consommation.

Les nouveaux compteurs intelligents – ou « linky » à l’africaine – permettront une transmission automatique et sécurisée des informations vers le centre de gestion. Finies les tournées d’agents relevateurs dans des zones parfois inaccessibles. Finie surtout la suspicion permanente autour d’une consommation estimée « au doigt mouillé ». Le relevé à distance offre une traçabilité irréfutable.

Quatre objectifs stratégiques pour une refonte systémique

Selon les documents préparatoires du programme, quatre objectifs clés guident ce déploiement massif :

  1. Suivi en temps réel : chaque abonné pourra accéder, via une interface dédiée (application mobile ou portail web), à sa consommation actualisée à l’heure ou à la journée. Une petite révolution dans un pays où des milliers de foyers ne découvrent leur facture qu’à réception du papier, sans aucun moyen de vérification intermédiaire.
  2. Optimisation énergétique : en visualisant leurs pics et creux de consommation, les usagers pourront adapter leurs usages – décaler l’utilisation d’un chauffe-eau, réduire la climatisation en heures creuses, identifier un appareil énergivore. L’effet attendu : une baisse de la facture pour les plus vigilants, et une meilleure maîtrise de la demande globale.
  3. Facturation simplifiée et fiable : l’automatisation supprime les erreurs de saisie, les estimations contestables et les délais d’acheminement des relevés. Le client paie ce qu’il consomme réellement, rien de plus. Pour Eneo, la promesse est aussi financière : un taux d’encaissement amélioré, car la confiance dans le montant facturé encourage le paiement.
  4. Transition numérique des services énergétiques : ce projet s’inscrit dans la feuille de route plus large de digitalisation de l’économie camerounaise, portée par la Stratégie Nationale de Développement (SND30). À terme, les compteurs intelligents pourraient communiquer avec d’autres infrastructures urbaines – éclairage public intelligent, réseaux d’eau, gestion des bornes de recharge pour véhicules électriques.

La Banque mondiale en chef d’orchestre financier

L’enveloppe globale du projet n’a pas été officiellement dévoilée, mais selon des sources concordantes, le financement de la Banque mondiale couvrira l’acquisition des équipements, leur installation, ainsi que la formation des techniciens et agents d’Eneo. L’institution multilatérale a déjà accompagné des programmes similaires en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est, avec des résultats encourageants : baisse des pertes non techniques, amélioration du recouvrement et réduction des plaintes clients.

Au Cameroun, l’opération pilote démarrera dans la région du Centre et du Littoral, qui concentrent l’essentiel de la demande et des contentieux. Les zones industrielles de Douala et les quartiers résidentiels de Yaoundé devraient être les premières bénéficiaires, avant une extension progressive vers l’Ouest et le Nord.

Impact attendu : vers un réseau fiable et une relation rénovée

Les promoteurs du projet insistent sur un effet systémique : au-delà de la technique, c’est la relation contractuelle entre l’opérateur et ses abonnés qui sera rénovée. « Mettre à disposition des clients des outils innovants pour mieux maîtriser leur consommation, c’est reconnaître leur droit à l’information et à la transparence », résume un cadre du MINEE sous couvert d’anonymat.

Pour les consommateurs particuliers comme pour les petites et moyennes entreprises, l’enjeu est double : réduire la facture par un comportement plus économe, et disposer d’une preuve numérique en cas de litige. Pour Eneo, ces compteurs constituent un levier de reconquête de la confiance publique, mise à mal par des années de tensions sur les tarifs et la qualité de service.

Un pari d’ampleur, des défis à ne pas sous-estimer

Reste que le déploiement de 20 000 unités – sur un total de plus de 1,5 million d’abonnés au Cameroun – ne constitue qu’une première brique. Pour généraliser le système, il faudra mobiliser des investissements bien plus lourds. Par ailleurs, la fiabilité du réseau de transmission des données (couverture mobile, plateformes informatiques, cybersécurité) devra être irréprochable. Enfin, la sensibilisation des usagers à ces nouveaux équipements sera cruciale : un compteur intelligent mal compris ou suspecté de « voler » les données peut susciter des résistances.

Néanmoins, pour les artisans de ce programme, 2026 marquera un tournant. Dans un Cameroun où l’accès à l’électricité reste inégal et où chaque kilowattheure compte, la promesse d’une facture juste et claire pourrait bien valoir tous les discours. Le compteur intelligent ne résoudra pas à lui seul les délestages ni les coupures, mais il posera une première pierre, lourde de sens : celle d’une gestion énergétique enfin transparente.

Ndongo Tsala Christophe

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