Une vingtaine de pays africains concernés, des victimes piégées par des promesses illusoires
Kiev/Moscou – Alors que la guerre en Ukraine entre dans une phase critique, un bilan macabre se dessine pour les combattants africains engagés aux côtés des forces séparatistes pro-russes. Selon des sources concordantes, au moins 1120 Africains ont perdu la vie depuis le début du conflit, dont environ 70 Camerounais enrôlés illégalement dans les milices soutenues par Moscou. Parmi eux, 8 soldats camerounais ont été formellement identifiés comme morts au combat, tandis que deux autres ont été grièvement blessés.
Un recrutement opaque et illégal
Contrairement aux légionnaires étrangers intégrés légalement dans l’armée ukrainienne, les Africains combattant dans les rangs séparatistes le font en dehors de tout cadre officiel. Les gouvernements africains, dont celui du Cameroun, affirment ne pas être informés de ces enrôlements et condamnent fermement ces initiatives individuelles.
Plusieurs cas révèlent des méthodes de recrutement troubles :
- Des étudiants ayant terminé leur cursus en Russie mais refusant de rentrer en Afrique, faute de débouchés.
- Des migrants en situation irrégulière, dont les titres de séjour ont expiré, contraints de s’engager pour éviter l’expulsion.
- Des trafiquants et fraudeurs cherchant à échapper à la justice russe.
- Des jeunes séduits par des promesses financières mirifiques, rarement tenues.
« C’est un piège. On leur promet salaire, papiers et même la nationalité russe, mais une fois sur le front, ils découvrent l’enfer. Beaucoup meurent avant même de toucher un kopek », témoigne un ancien mercenaire ouest-africain sous couvert d’anonymat.
Une vingtaine de pays africains concernés
Parmi les 54 États du continent, au moins une vingtaine comptent des ressortissants dans les milices pro-russes. Les pays les plus représentés incluent :
- Afrique de l’Ouest : Côte d’Ivoire, Ghana, Liberia, Nigeria, Togo, Bénin, Sénégal, Mali.
- Afrique centrale : Cameroun, Gabon, Congo, République centrafricaine (RCA), République démocratique du Congo (RDC).
- Afrique de l’Est et australe : Somalie, Éthiopie, Zimbabwe, Afrique du Sud.
Les motivations varient, mais la précarité économique et administrative reste le dénominateur commun. « Beaucoup sont manipulés. Ils pensent partir pour un job sécurisé, mais finissent en chair à canon », déplore un diplomate africain en poste à Moscou.
Des États impuissants face à un phénomène clandestin
Les autorités camerounaises et africaines affirment ne pas encourager ces départs, mais reconnaissent leur limite d’action. « Ces personnes agissent à titre individuel. Nous ne pouvons pas contrôler tous nos ressortissants à l’étranger », explique un responsable du ministère camerounais des Affaires étrangères.
Cependant, plusieurs familles accusent les réseaux de recrutement russes d’exploiter la détresse des migrants africains. « Mon frère a été approché dans un centre de rétention. On lui a dit qu’en s’engageant, il régulariserait sa situation. Aujourd’hui, il est porté disparu », raconte une Camerounaise résidant à Rostov-sur-le-Don.
Un business mortel
Derrière ces enrôlements se cacherait un lucratif trafic. Des intermédiaires, souvent Africains eux-mêmes, toucheraient des commissions pour chaque recrue envoyée au front. « C’est un marché. Des gens sont prêts à mentir pour gagner de l’argent sur le dos des désespérés », dénonce un militant des droits de l’homme.
Les rares survivants racontent des conditions épouvantables : manque d’équipement, entraînement minimal, envoi en première ligne sans protection. « On nous traitait comme des pions. Ceux qui refusaient de combattre étaient menacés d’exécution », confie un blessé nigérian évacué vers la Biélorussie.
Quel avenir pour les rescapés ?
Pour ceux qui survivent, le retour est semé d’embûches. Sans papiers, sans solde et parfois gravement handicapés, ils errent dans des camps en Russie ou en Ukraine occupée. Les ambassades africaines tentent de rapatrier certains, mais beaucoup disparaissent dans la nature, craignant des poursuites judiciaires.
Ce drame met en lumière l’exploitation de la misère humaine dans les guerres par procuration. Alors que les pertes africaines s’accumulent, les familles réclament vérité et justice. Mais dans l’ombre, les recruteurs continuent leur sinistre commerce, alimentant un conflit qui n’est pas le leur.
Emmanuel Ekouli
