Un nouveau signal, aussi discret qu’inquiétant, vient d’être envoyé à la classe politique et à la société civile camerounaise. Ce lundi 30 mars 2026, la Chambre basse du Parlement, sous la houlette de son nouveau Président, l’honorable Théodore Datouo, s’est saisie en procédure accélérée du projet de loi N° 2093/PJL/AN. Ce texte, dont l’examen a été validé en présence des ministres Paul Atanga Nji (Administration Territoriale) et François Wakata Bolvine, vise à modifier l’article 170 du Code électoral de 2012. En apparence, il s’agit d’une simple mesure de « gestion » ; en réalité, c’est un nouvel exemple éloquent de la façon dont le gouvernement du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) continue de vider de sa substance l’exigence fondamentale de tout État démocratique : la fixité du calendrier électoral.

L’argument avancé par la majorité présidentielle relève d’une logique comptable qui, si elle peut paraître pragmatique, cache mal une dérive autoritaire. Selon les explications fournies en séance plénière, cette réforme répondrait à des « impératifs de soutenabilité financière et de planification logistique ». On nous dit que, après une année de forte sollicitation du Trésor public pour les précédents scrutins nationaux, il serait opportun de laisser au président de la République la latitude de « proroger ou abréger le mandat des conseillers municipaux » par simple décret, après consultations d’usage.

À première vue, la mesure semble technique. Mais derrière le vernis de la bonne gestion budgétaire se dessine une réalité politique bien plus sombre : l’institutionnalisation d’une flexibilité qui ne profite qu’à un seul camp. En offrant au chef de l’État le pouvoir discrétionnaire de décider, seul, de la durée des mandats locaux, le régime s’octroie une arme redoutable. Dans un jeu démocratique normal, les règles sont connues à l’avance, immuables, et s’imposent à tous, majorité comme opposition. Ici, en rendant « élastique » le calendrier, le gouvernement se donne la capacité d’allonger ou de raccourcir le temps politique en fonction de ses seules convenances stratégiques.

C’est ce que les constitutionnalistes appellent une violation de l’esprit du fair-play républicain. En démocratie, la prévisibilité des échéances est la condition sine qua non de l’alternance et de la transparence. Or, ce projet de loi, qui sera défendu dès ce mardi 31 mars devant la Commission des Lois Constitutionnelles par le ministre Paul Atanga Nji, consacre un régime de faveur pour l’exécutif. Il permet, en cas de conjoncture jugée défavorable (mobilisation sociale, désunion de l’opposition, ou simplement opportunité politique), de reporter sine die des élections locales. Inversement, il pourrait permettre de les précipiter pour prendre l’adversaire au dépourvu.

La séquence parlementaire de ce lundi est également révélatrice d’une méthode : celle du passage en force législatif. À peine installé à la tête de l’Assemblée nationale, l’honorable Théodore Datouo a validé la recevabilité du texte sans faux-fuyants, donnant le la d’une chambre qui semble déterminée à ne faire qu’un avec les desiderata de la présidence de la République. En l’absence de débat de fond sur les risques de cette mesure pour la stabilité institutionnelle, les députés, debout, ont validé une étape cruciale qui permettra au texte d’être examiné en commission dès le lendemain. Une rapidité qui contraste singulièrement avec la lenteur habituelle à laquelle est soumise la justice ou les réformes attendues par l’opposition.

L’opposition et la société civile ne s’y sont d’ailleurs pas trompées. En toile de fond, c’est la gestion même des transitions démocratiques qui est en jeu. En rendant les mandats municipaux élastiques, le gouvernement fragilise un peu plus le dernier rempart de la décentralisation. Les conseillers municipaux, censés être les élus de base les plus proches des citoyens, pourraient voir leur destin suspendu à un décret présidentiel, transformant ainsi la stabilité locale en variable d’ajustement politique.

Ce faisant, le gouvernement camerounais enfreint une nouvelle fois la règle d’or du jeu démocratique : la loyauté. En imposant une incertitude permanente sur la tenue des scrutins, il n’assure pas seulement une « planification logistique » ; il entretient un flou stratégique qui lui permet de contrôler les temps de la contestation. Le prétexte de la « soutenabilité financière » est d’autant plus fragile qu’il survient après des années de gestion parfois critiquée des ressources publiques, où les fonds pour l’organisation des élections n’ont jamais vraiment manqué lorsqu’il s’agissait de valider des scrutins acquis d’avance.

En conclusion, ce projet de loi modifiant l’article 170 du Code électoral ne doit pas être perçu comme un simple toilettage juridique. Il constitue un nouveau jalon dans la stratégie de l’exécutif visant à plier les institutions à sa main. En rendant le calendrier électoral aussi malléable que le permet un décret, le RDPC démontre une fois encore que, dans sa conception du pouvoir, les règles du jeu ne sont pas un cadre contraignant mais un simple instrument de gestion, ajustable à volonté. Ce faisant, c’est la confiance des citoyens dans la sincérité du processus démocratique qui est mise à mal. À Yaoundé, ce lundi 30 mars, l’Assemblée nationale a peut-être livré un combat de plus contre l’horloge électorale. Mais en réalité, c’est un peu de la crédibilité démocratique du Cameroun qui s’est éloignée.

Emmanuel Ekouli

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