Plusieurs représentations diplomatiques camerounaises sont soumises à de fortes contraintes budgétaires depuis le début de l’année, au point de ne pas pouvoir remplir leurs missions de base. Le prétexte est tombé le 11 mars dernier, lorsque Yaoundé a rappelé une dizaine de chefs de poste pour participer aux travaux préparatoires de la 14ᵉ conférence ministérielle de l’OMC, organisée du 26 au 30 mars 2026. Mais voilà : plusieurs d’entre eux n’ont toujours pas regagné leur poste à ce jour, officiellement faute de ressources suffisantes pour financer leur voyage retour.

L’information, révélée par Jeune Afrique, a aussitôt ranimé les vieux soupçons des milieux diplomatiques : après la débâcle électorale du 12 octobre 2025 dans la quasi‑totalité des bureaux de vote de l’étranger, le régime de Paul Biya serrerait‑il discrètement l’étau budgétaire des ambassades pour « sanctionner » celles qui n’ont pas su, ou pas voulu, frauder en sa faveur ?

Des chancelleries à l’abandon

Sur le papier, l’explication de Yaoundé est simple : l’État traverse une grave crise de liquidités. Pour 2026, plusieurs lois de finances rectificatives se profilent, et le gouvernement peine à financer les dépenses courantes de ses postes diplomatiques. Dans la pratique, les ambassades camerounaises de Paris, Bruxelles, Berlin, mais aussi d’Abidjan et de Dakar, fonctionnent au ralenti : approvisionnement en carburant réduit, frais de location impayés, impossibilité d’assurer la moindre action de promotion économique. Les propos recueillis auprès de plusieurs diplomates – qui ont requis l’anonymat – sont sans appel : « On nous a coupé les vivres, sans aucune explication. Nos collaborateurs locaux ne sont plus payés depuis janvier. »

La diaspora, ce boulet électoral

Si beaucoup se satisfont de l’hypothèse d’une simple austérité, d’autres y voient une punition déguisée. Le 12 octobre 2025, Paul Biya, 93 ans, a officiellement été réélu avec 53,66 % des suffrages. Mais dans les urnes de l’étranger, le constat est tout autre : que ce soit aux États‑Unis, au Canada, en France ou en Allemagne, l’opposant Issa Tchiroma Bakary l’a emporté dans des proportions parfois écrasantes. Une source sécuritaire camerounaise confie sous couvert d’anonymat : « Les votes de la diaspora nous ont échappé. Beaucoup d’ambassadeurs n’ont tout simplement pas pris la peine d’organiser la fraude, d’autres y ont renoncé par peur de scandale. »

Après la réélection contestée, le pouvoir n’a jamais officiellement menacé ses diplomates, mais les gels de crédits ont commencé à tomber, touchant en premier les postes les plus « récalcitrants ».《 Le régime de Yaoundé a une mémoire longue 》, ajoute notre source. 《 Ne pas avoir livré les voix présidentielles, c’est une faute inexpiable. 》

Yaoundé dément, mais les faits parlent

Sollicité par téléphone, les autorités camerounaises démentent fermement toute intention de punition, évoquant un besoin de recentrer les dépenses sur l’organisation de la conférence de l’OMC, la visite du pape, etc. Elles assurent que des solutions de financement sont à l’étude pour permettre aux ambassadeurs de regagner leurs postes.

Pourtant, plusieurs semaines après la clôture de la conférence, la plupart des chancelleries restent sans nouvelles de leurs chefs de poste, toujours bloqués à Yaoundé. L’affaire illustre cruellement la fragilité du soft power camerounais, et pose une question que plus personne n’ose formuler à voix haute : à force de manquer d’argent à l’intérieur – ou de punir ceux qui ne lui sont pas assez loyaux à l’extérieur –, le régime de Paul Biya n’est‑il pas en train de saborder sa propre représentation internationale ?

Emmanuel Ekouli

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