L’ancien président de l’Assemblée nationale, Cavayé Yéguié Djibril, s’est éteint ce mercredi 6 mai 2026 à son domicile de Mada, dans la région de l’Extrême‑Nord, à l’âge de 86 ans. Quelques semaines après son éviction du perchoir, la disparition de celui qui fut le plus durable des présidents d’assemblée africains referme brutalement une page de la vie politique camerounaise.

UN PARCOURS DE 50 ANS AU CŒUR DU POUVOIR

Né le 2 juillet 1940 à Mada, dans l’arrondissement de Tokombéré, Cavayé Yéguié Djibril appartient à l’ethnie Mada. D’abord enseignant d’éducation physique et sportive, il entame sa carrière politique en 1973 comme député, puis devient questeur du bureau de l’Assemblée. Membre du comité central de l’Union nationale camerounaise dès 1975, il intègre après 1985 le bureau politique du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), poste qu’il conserve jusqu’à son décès.

Le 31 mars 1992, à la faveur du retour du multipartisme, il accède à la présidence de l’Assemblée nationale et ne la quittera plus. Avec 33 ans, 11 mois et 14 jours de mandat, il établit un record absolu à la tête d’un parlement africain. Sa longévité tient à trois leviers : une maîtrise sans faille du règlement intérieur, une allocation méticuleuse des ressources budgétaires entre groupes, et surtout une loyauté jamais démentie envers le président Paul Biya, qu’il appelle son « patron ». De 1992 à 2026, sous les sept législatures qu’il préside, une seule commission d’enquête parlementaire est réellement lancée, en 1999.

Au-delà de son mandat électif, Cavayé Yéguié Djibril était également lamido de Mada, une chefferie traditionnelle de premier rang dans l’Extrême‑Nord. Cette double casquette de notable politique et de chef coutumier renforçait son ancrage local.

UNE ÉVICTION BRUTALE APRÈS 34 ANS DE RÈGNE

Le 17 mars 2026, la mécanique institutionnelle se retourne contre son pilier. Ce jour‑là, alors que Cavayé Yéguié Djibril s’apprête à briguer un nouveau mandat, son directeur de cabinet reçoit un appel du secrétaire général du RDPC : le président Biya ne lui accorde pas l’investiture. C’est le député Théodore Datouo qui est désigné pour lui succéder. En moins de deux heures, l’homme qui avait supervisé la reconstruction de l’hémicycle de Ngoa‑Ekellé se voit écarté, sans même un entretien avec le chef de l’État. Il n’assiste pas à la séance où Datouo recueille 133 voix sur 147, se contentant de recevoir son successeur dans sa résidence, vêtu d’un boubou blanc.

Quelques jours plus tard, le 11 avril 2026, c’est Marcel Niat Njifenji, premier président du Sénat, qui disparaît à son tour à l’âge de 91 ans. Les deux hommes étaient les derniers représentants de la « génération des bâtisseurs » encore en activité au sommet de l’État. Ils avaient été évincés à moins de six semaines d’intervalle, au profit de cadres plus jeunes, symbolisant la fin programmée d’un cycle politique ouvert en 1982 par l’arrivée au pouvoir de Paul Biya.

UNE DOUBLE DISPARITION QUI ACCÉLÈRE LA RELÈVE GÉNÉRATIONNELLE

La concomitance des décès — Niat Njifenji sera inhumé le 16 mai à Bangangté, selon un décret présidentiel — donne à cette séquence une portée hautement symbolique. La mort de Cavayé Yéguié Djibril intervient deux mois après son départ du perchoir, supprimant le dernier « filet de continuité » avec l’ancienne génération dirigeante du RDPC. Les jeunes cadres nés après 1980 disposent désormais d’un espace politique inédit, et la question n’est plus de savoir si cette génération s’imposera, mais à quelle vitesse.

Les causes exactes du décès n’ont pas été officiellement communiquées, des proches évoquant une longue maladie sans en préciser la nature. Dans l’immédiat, l’Assemblée nationale et la présidence de la République devraient organiser des obsèques officielles, à l’image de celles décrétées pour le président du Sénat. L’intéressé, qui avait souhaité retourner finir sa vie dans son village natal, aura vu son vœu exaucé.

La disparition de Cavayé Yéguié Djibril clôt donc, avec celle de Marcel Niat Njifenji, l’ère des « piliers historiques » du régime Biya. Reste à savoir si cette double page tournée accélérera ou non la rénovation annoncée du système politique camerounais.

Emmanuel Ekouli

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