Il aura suffi de quelques semaines. À peine installé au perchoir de l’Assemblée nationale, succédant à Cavaye Yeguié Djibril , Théodore Datouo s’est empressé de briser le miroir aux alouettes. Celui qui se présentait encore récemment comme le symbole d’un renouveau, l’homme de la rupture et de l’intégrité, vient de démontrer que, sous les ors du Palais de verre, les vieux démons du népotisme sont les seuls à avoir droit de cité.
En nommant sa propre fille, Marlène Audrey Datouo Leussi, comme chargée de mission à son cabinet, Datouo signe un acte de défiance envers l’opinion publique et raye d’un trait de plume le vernis de vertu dont il avait su se parer. Ce geste, d’une banalité affligeante dans les arcanes du pouvoir camerounais, n’en est pas moins une gifle magistrale pour ceux qui croyaient encore en une gouvernance vertueuse. Il ne s’agit pas ici d’une maladresse, mais d’un réflexe. Le réflexe de ceux pour qui l’État n’est qu’une vache à lait familiale, un bien patrimonial à partager entre soi.
La comparaison est cruelle pour Théodore Datouo, mais elle s’impose avec une évidence brutale. En faisant de la Chambre basse une annexe de sa famille, il emprunte exactement le même chemin que son prédécesseur, Cavaye Yeguié Djibril, cet homme qui aura régné sans partage sur l’institution pendant 34 longues années . Sous le règne sans fin de Cavaye, l’Assemblée était devenue le symbole d’une immobilisme sclérosé, une cour des miracles où la parole était verrouillée et où le débat d’idées avait déserté les travées . L’ancien président, figure tutélaire du régime Biya, était l’artisan d’un système où la fonction primait sur le fond, où l’allégeance au chef était la seule vertu cardinale . Il incarnait cette vieille politique du Nord, faite de clientélisme et de contrôle des institutions.
Théodore Datouo avait promis la fin de ce système. Il devait être le souffle nouveau, celui qui balaierait les relents d’un passé poussiéreux. Et voilà qu’à la première occasion, il se révèle comme un pâle copiste, un cavayiste en puissance. L’un maintenait l’institution dans un sommeil dogmatique, l’autre y installe sa progéniture. Sur le fond, c’est le même mépris pour la chose publique, la même conviction que les règles ne s’appliquent pas aux élites.
Alors que le pays s’apprête à examiner le document de programmation économique et budgétaire pour la période 2027-2029, les Camerounais sont en droit de se demander : quelle crédibilité peut encore avoir un président d’Assemblée qui commence son mandat par un acte aussi éhonté de favoritisme ? Ce n’est pas un simple accroc à la déontologie. C’est une faute politique majeure qui le fragilise et le discrédite aux yeux de ses pairs et de la nation. Il ne s’agit pas d’un simple “copié-collé” des errements du passé, mais d’une trahison pure et simple des espoirs placés en lui.
L’affaire est d’autant plus grave qu’elle survient dans un contexte de vacillement des repères politiques. La disparition de Cavaye Yeguié Djibril, survenue quelques semaines après son départ de la présidence, a laissé un vide . Un vide que Datouo, par son attitude, ne comble pas, il le creuse un peu plus. Il ne fait pas “mieux” que son prédécesseur ; il fait “pareil”, avec l’hypocrisie en plus. Il y a quelques mois, l’homme tonnait contre l’ancien régime ; aujourd’hui, il en applique servilement les pires méthodes.
La nomination de Marlène Audrey Datouo Leussi n’est pas un acte anodin. C’est la preuve tangible que le changement n’était qu’une vaste mystification, un argument de campagne pour accéder au pouvoir. En agissant ainsi, Théodore Datouo a non seulement fragilisé sa propre image, mais il a également insulté l’intelligence des Camerounais qui voyaient en lui une alternative. Il rejoint désormais le long et sinistre cortège de ceux qui utilisent la chose publique pour asseoir leur dynastie familiale. Il est déjà entré dans l’histoire, mais pas comme il l’aurait souhaité : comme l’héritier des travers qu’il prétendait combattre.
Emmanuel Ekouli
