Yaoundé, 31 décembre 2025 – Alors que la fumée des promesses creuses finit à peine de se dissiper, Paul Biya, dans son traditionnel exercice de ventriloquie politique, a une nouvelle fois adressé la nation. Un exercice lénifiant, un monument d’autosatisfaction et un mépris déguisé en solennité. À l’heure où le peuple camerounais lutte quotidiennement pour sa survie, le chef de l’État a choisi la langue de bois et l’auto-célébration, loin, très loin de la réalité crue qui étouffe le pays.

Le déni comme méthode de gouvernance

Le président Biya a le culot de parler d’« avènement d’un Cameroun uni, stable et prospère » et d’une « mission sacrée ». Après plus de quarante ans d’un pouvoir sans partage, le bilan est pourtant là, implacable. Où est l’unité, quand les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont déchirées par un conflit sanglant qui a fait des milliers de morts et de déplacés, et que le pouvoir ne répond que par la répression militaire ? Où est la stabilité, quand l’autorité de l’État se délite sous les coups de la corruption endémique et que l’insécurité règne jusque dans les quartiers de la capitale ? Où est la prospérité, quand plus de 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté et que le chômage des jeunes est une bombe sociale désamorcée à coup de discours ?

L’allusion à sa réélection en octobre comme une « confiance renouvelée de manière éclatante » est une insulte à l’intelligence des Camerounais. Ce scrutin, entaché d’irrégularités, boycotté par une large partie de l’opposition dans les régions anglophones et organisé dans un climat de peur, ne peut être brandi comme un brevet de légitimité populaire. C’est l’expression d’un système verrouillé, pas d’une adhésion démocratique.

Un bilan fantasmagorique face à un désastre tangible

Le discours énumère des « progrès remarquables » dans un pays où les coupures d’électricité sont chroniques, malgré le barrage de Nachtigal présenté comme une panacée. Il vante une « amélioration du profil des finances publiques » quand la dette publique atteint des sommets et que les services sociaux de base s’effondrent. Il ose parler de « vitalité démocratique » après une élection où l’espace public a été muselé et les voix discordantes réduites au silence par l’intimidation ou la violence.

Le chapitre sécuritaire est le plus cynique. Louer le « professionnalisme » des forces de défense, sans évoquer les graves allégations d’exactions et de violations des droits de l’homme qui pèsent sur elles dans les régions en crise, c’est mépriser la souffrance des victimes. Appeler cela « préserver la paix » est une réécriture grotesque de la réalité.

Les promesses en l’air : une stratégie usée jusqu’à la corde

Face à la grogne sociale, M. Biya ressort le vieux grimoire des promesses : 50 milliards pour les jeunes, « amélioration de la situation des femmes », « programme spécial » de routes. La recette est connue : annoncer des sommes colossales qui, une fois dans les méandres d’une administration opaque et corrompue, se volatilisent. Où sont les résultats des plans antérieurs ? Le chômage des jeunes est plus massif que jamais. Les routes, à l’exception de quelques artères de prestige, sont dans un état catastrophique, isolant des régions entières et freinant toute activité économique.

Son appel à « privilégier les qualifications et les compétences » sonne particulièrement faux dans un système où le clientélisme, l’appartenance ethnique et la loyauté au régime restent les véritables passeports pour les postes de responsabilité. La « reprise en main vigoureuse » qu’il évoque ressemble davantage à une promesse de durcissement autoritaire qu’à une réforme de la gouvernance.

Un appel à l’unité qui divise

Le climax du cynisme est atteint avec l’appel pathétique au « vivre ensemble » et à « l’unité nationale ». Comment peut-on sérieusement prêcher l’unité quand la gouvernance a systématiquement exacerbé les clivages ethniques et régionaux, instrumentalisé les différences et marginalisé des pans entiers de la nation ? Les « discours de haine » qu’il dénonce prospèrent sur le terreau de l’injustice, de l’exclusion et du déni des problèmes, dont son régime est le premier architecte.

Le roi est nu

Ce discours de fin d’année n’est pas une feuille de route. C’est un écran de fumée. C’est le monologue d’un pouvoir sénile, coupé de son peuple, accroché à des certitudes qui ont conduit le Cameroun dans l’impasse. Alors qu’il promet que « le meilleur reste à venir », les Camerounais, eux, voient venir la précarité, le désespoir et l’exil.

Le véritable « devoir de vérité » que devrait avoir Paul Biya serait de reconnaître l’échec de son modèle de gouvernance, l’ampleur de la crise de confiance et l’urgence d’un dialogue national inclusif et sincère, sans exclusive. Au lieu de cela, il offre un conte de fées pour endormir les consciences. En 2026, le peuple camerounais mérite mieux que des vœux pieux et des promesses en carton. Il mérite des actes, des comptes, et enfin, un véritable changement. La paix, la stabilité et la prospérité dont il parle ne se décrètent pas dans un palais. Elles se construisent par une justice équitable, des institutions fortes et un respect authentique de la souveraineté populaire. Des notions qui semblent, à l’écouter, totalement absentes de son logiciel politique.

Emmanuel Ekouli

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