C’est désormais officiel. À compter du 1er avril 2026, sous couvert d’une « optimisation technologique » et d’une « sécurisation des recettes », le gouvernement camerounais, par la voix de son ministre des Finances Louis Paul Motaze, va verrouiller l’accès au réseau téléphonique de millions de Camerounais. Derrière les grands mots du communiqué stratégique du 30 mars – modernisation, lutte contre la cybercriminalité, système CAMCIS – se cache une réalité aussi brutale qu’inacceptable : une nouvelle taxe déguisée qui frappe en plein cœur un peuple déjà asphyxié.
Ne nous laissons pas prendre par la novlangue administrative. Ce que Motaze appelle un « mécanisme digitalisé de collecte des droits et taxes de douane » n’est rien d’autre qu’un péage numérique. Une muraille virtuelle qui, sous prétexte de régulariser le statut douanier des téléphones portables, tablettes et terminaux numériques, va contraindre chaque citoyen à sortir le portefeuille. La conformité douanière devient la condition sine qua non pour accéder aux réseaux locaux. Traduction : pas de quitus, pas de réseau. Votre téléphone, cet outil devenu vital pour travailler, pour suivre l’actualité, pour joindre un proche, se transforme en un vulgaire brique si vous ne vous acquittez pas de cette nouvelle contribution.
L’argument officiel soutient qu’il ne s’agit pas « d’une nouvelle pression fiscale ». Mais alors, que fait-on ? On nous explique que c’est une simple « optimisation ». Quelle hypocrisie ! Quand l’État utilise son monopole de la connexion pour conditionner l’usage d’un bien déjà acheté, souvent à prix d’or dans un contexte de vie chère insoutenable, il s’agit bien d’une pression fiscale insidieuse. Le petit peuple camerounais n’en peut plus. Nous subissons déjà la taxe sur les transactions mobiles (TIM), la TVA sur les recharges, les droits d’accès toujours plus élevés. Aujourd’hui, on ajoute une couche supplémentaire en s’attaquant à l’outil lui-même.
Et que dire de ce chantage déguisé en « amnistie fiscale immédiate » ? Le gouvernement fait semblant de faire preuve de clémence en déclarant que les appareils déjà connectés avant le 1er avril seront graciés. Mais pour combien de temps ? Cette mesure est une épée de Damoclès. Elle vise à créer un fichage systématique. Les Camerounais sont désormais sommés de vérifier « systématiquement le statut douanier » via SMS ou plateforme Web avant tout achat. On imagine sans peine le calvaire des plus modestes, de ceux qui achètent un téléphone d’occasion au marché, sans facture, sans « statut douanier » clair. Demain, ils risquent de se retrouver coupés du monde, prisonniers d’une administration dématérialisée aussi complexe qu’impitoyable.
Le ministre parle de « régimes de faveur » pour les touristes. Mais qu’en est-il du citoyen lambda de Mvog-Mbi, de Bonabéri ou de Ngaoundéré ? Lui, n’a pas droit au roaming de faveur. Il doit se plier ou se taire. Le gouvernement ose invoquer la lutte contre la cybercriminalité pour justifier ce racket. C’est un prétexte indigne. Si l’État veut traquer les cybercriminels, qu’il investisse dans une vraie police judiciaire, dans des équipements de pointe, et non qu’il ponctionne la poche du pauvre travailleur qui a économisé des mois pour s’offrir un smartphone.
Cette réforme, adossée à la Loi de Finances 2026, est une illustration cruelle de la déconnexion entre les dirigeants et la réalité du terrain. Alors que le pays traverse une crise du coût de la vie sans précédent, que les salaires stagnent et que le panier de la ménagère est devenu un luxe, Louis Paul Motaze choisit de verrouiller l’accès à la téléphonie. Il nous prend pour des vaches à lait. Les distributeurs agréés ont obtenu un moratoire de deux mois pour régulariser leurs stocks. Après cela, ce sera la chasse aux sorcières.
Nous disons non. Non à ce matraquage fiscal. Non à cette mise sous tutelle de la communication. Ce dispositif n’est pas une modernisation, c’est une régression sociale. C’est une taxe sur la pauvreté. En asphyxiant le petit peuple, le gouvernement prépare une explosion. Nous demandons au Parlement, à la société civile et à tous les citoyens épris de justice de dénoncer avec force cette nouvelle spoliation. Le 1er avril ne devrait pas être le jour du poisson d’avril, mais le jour du sursaut citoyen. Il est temps que Yaoundé comprenne qu’on ne gouverne pas un pays en mettant le peuple au pain sec et son téléphone sous clé.
Emmanuel Ekouli
