Un sondage place le ministre Issa Tchiroma en tête à 36%, loin devant le président sortant. Les observateurs redoutent un scénario à la 1992, où la victoire de Fru Ndi avait été confisquée.

L’impensable scénario

YAOUNDÉ – Dans les rues bruyantes et colorées de Douala, dans les maquis d’Abong-Mbang où l’on discute politique autour d’une brochette, et même dans les couloirs feutrés de la capitale administrative, Yaoundé, une onde de choc silencieuse parcourt le Cameroun. Pour la première fois depuis des décennies, l’impensable semble possible, voire probable : une défaite cinglante du président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982. Un scrutin présidentiel anticipé se tiendra le 12 octobre prochain, et selon un sondage exclusif commandé par un consortium d’organisations de la société civile et divulgué à notre rédaction, le paysage politique est en train de vivre un séisme.

Le ministre de la Communication, porte-voie historique du régime, Issa Tchiroma, arriverait en tête avec 36% des intentions de vote. Paul Biya, le président sortant, ne recueillerait que 18%, une chute vertigineuse pour celui que l’on surnomme “le Sphinx”. Viennent ensuite Bello Bouba Maigari, autre figure du gouvernement, à 14%, Josua Osih (Social Democratic Front) à 9%, Cabral Libii à 7%, Akere Muna à 6%, et une nébuleuse d’autres candidats, dont Serge Espoir Matomba et Albert Dzongang, se partageant les 10% restants.

Ce sondage, s’il se concrétisait dans les urnes, ne signifierait pas seulement une alternance. Il marquerait la fin d’une ère, celle d’un homme qui a personnifié l’État pendant plus de 42 ans. “Ces chiffres ne sont pas surprenants pour qui écoute le murmure, devenu cri, de la population”, analyse un professeur de science politique de l’Université de Yaoundé II, sous couvert d’anonymat par crainte de représailles. “Ils cristallisent un ras-le-bol généralisé : l’insécurité dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la crise économique, le chômage endémique des jeunes, la perception d’une corruption omniprésente et, surtout, l’usure du pouvoir. Paul Biya est perçu comme un souverain déconnecté, absent de son propre pays.”

L’ombre de 1992, ce traumatisme collectif

Pourtant, l’enthousiasme que pourrait générer une telle perspective est tempéré par un traumatisme profond dans la mémoire collective camerounaise : l’élection présidentielle de 1992. À l’époque, le leader charismatique du Social Democratic Front (SDF), Ni John Fru Ndi, était largement perçu comme le vainqueur par les observateurs et la population. Les résultats, connus après des jours de suspens et de manipulations présumées, avaient finalement attribué la victoire à Paul Biya.

Les images des “Villes mortes”, des manifestations réprimées dans le sang dans la région anglophone, et l’amertume de ce qui fut vécu comme un vol caractérisé, hantent encore le débat politique. “Ce qui s’est passé en 1992 est une plaie qui ne s’est jamais refermée”, confie un militant historique du SDF, la voix empreinte d’émotion. “Nous avions gagné, le peuple le savait, le monde le savait. Mais la machine à frauder du RDPC [Rassemblement démocratique du Peuple Camerounais, parti au pouvoir] était trop bien huilée. Aujourd’hui, nous avons peur de revivre le même cauchemar.”

Les observateurs nationaux et internationaux partagent cette inquiétude. “Tous les ingrédients sont réunis pour des fraudes massives”, alerte un diplomate européen en poste à Yaoundé. “Les listes électorales sont opaques, la commission électorale (ELECAM) est perçue comme inféodée au pouvoir, et le ministère de l’Administration territoriale, qui pilote le processus sur le terrain, est un bastion du RDPC. La tentation sera forte, pour un régime aux abois, d’inverser le verdict des urnes.”

Tchiroma, l’enfant terrible devenu fossoyeur ?

La figure la plus surprenante de ce sondage est sans conteste Issa Tchiroma. Longtemps ministre de la Communication, il a été le visage et la voix de la défense souvent agressive des positions du gouvernement. Comment expliquer un tel retournement ? Pour ses partisans, Tchiroma incarne une rupture “intelligente”. “Il connaît le système de l’intérieur, ses forces et ses faiblesses. Il est perçu comme un homme fort, capable de tenir tête à l’establishment qu’il a servi”, explique un commentateur politique.

D’autres y voient une manœuvre plus complexe. “Tchiroma a su, avec habileté, se distancer du président sur certains dossiers ces derniers mois”, note un journaliste camerounais. “Il a joué sur deux tableaux : être le défenseur officiel du régime, tout en laissant filtrer une critique voilée, séduisant ainsi une frange de l’électorat qui veut du changement sans la rupture brutale que pourrait incarner l’opposition traditionnelle.”

Son appartenance au nord du pays, une région influente, et son image d’homme intègre dans un océan de présumée corruption, jouent également en sa faveur. “Les gens pensent qu’il n’a pas profité du système comme d’autres”, ajoute le journaliste.

La chute de Biya, un symbole qui s’effondre

À 92 ans, Paul Biya est l’un des doyens des chefs d’État en exercice dans le monde. Son règne a été marqué par une longévité exceptionnelle, mais aussi par une absence notable du pays, passant de longs séjours en Suisse. Cette distance a creusé un fossé abyssal entre le “Prince” et son peuple.

“La défaite annoncée n’est pas seulement politique, elle est symbolique”, estime l’universitaire. “Elle signifie que le mythe de l’homme providentiel, intouchable, s’effondre. Les Camerounais, surtout les jeunes qui représentent la majorité de la population, n’ont connu que lui. Voter massivement contre lui, c’est rejeter tout un système, une époque.”

Le score de 18% est perçu comme un rejet catégorique. Même dans son fief du Sud, les mécontentements liés au manque de développement et à l’accaparement des richesses par une petite élite pourraient lui coûter cher.

Un peuple prêt à se faire entendre ? La menace de l’explosion

La grande inconnue, et la principale crainte des chancelleries étrangères, réside dans la réaction populaire en cas de fraude avérée. En 1992, la colère avait été canalisée principalement dans les régions anglophones. Aujourd’hui, le mécontentement est national et transcende les clivages ethniques et linguistiques.

“Si le peuple sent que son choix, clairement exprimé par les urnes, est une nouvelle fois confisqué, le pays risque de s’embraser”, prévient un leader de la société civile. “Les réseaux sociaux, qui étaient quasi-inexistants en 1992, joueront un rôle d’amplificateur. Les jeunes n’ont rien à perdre. Ils sont prêts à descendre dans la rue, et cette fois, ce ne sera pas seulement à Bamenda ou à Buéa, mais à Douala, Yaoundé, et dans tout le pays.”

Des rumeurs de prépositionnement de forces de sécurité et de milices supplétives circulent déjà, créant un climat de tension palpable. Le scénario d’un “Cameroun ingouvernable” en cas de victoire volée est sur toutes les lèvres.

Les autres acteurs dans l’ombre

Le scrutin est aussi marqué par la présence d’autres prétendants au trône. Bello Bouba, autre baron du régime, semble capturer une partie de l’électorat du Nord. Josua Osih, héritier de la tradition Fru Ndi, peine à incarner le renouveau pour une opposition fragmentée. Les candidats de la société civile comme Cabral Libii et Akere Muna séduisent une bourgeoisie urbaine mais semblent ne pas avoir réussi à percer massivement.

Leur rôle en cas de second tour – si le scrutin en arrive là – serait déterminant. Leurs reports de voix pourraient sceller le sort du président sortant… ou lui offrir une bouée de sauvetage in extremis.

L’heure de vérité

Le 12 octobre 2024 s’annonce donc comme une journée décisive dans l’histoire du Cameroun. D’un côté, un sondage qui promet une révolution démocratique pacifique et l’éviction d’un président qui semblait indélogeable. De l’autre, la lourde chape de plomb du passé et la peur d’un hold-up électoral qui pourrait plonger le pays dans l’inconnu.

La communauté internationale, souvent discrète sur le dossier camerounais, est sous pression. Les appels se multiplient pour un processus transparent et crédible. “Le monde nous regarde”, soupire un électeur rencontré à un meeting. “Nous avons en main la possibilité de tourner la page. Mais si on nous vole encore notre victoire, alors là… alors là, je ne sais pas ce que deviendra ce pays. Le peuple, cette fois, n’acceptera pas.”

L’enjeu dépasse la simple personne de Paul Biya ou d’Issa Tchiroma. Il s’agit de savoir si le Cameroun, géant économique de l’Afrique centrale mais miné par les crises, peut enfin embrasser une transition démocratique apaisée, ou s’il sombrera dans le cycle infernal de la contestation et de la répression. Dans dix jours, les Camerounais écriront, peut-être, la première ligne d’un nouveau chapitre. À moins que l’ombre de 1992 ne vienne une nouvelle fois oblitérer leur destin.

Emmanuel Ekouli

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