Dans un monde où les paradigmes économiques dominants sont encore largement façonnés hors du continent, le Professeur Pierre Nguimkeu incarne une génération d’intellectuels africains déterminés à reprendre la maîtrise du récit économique de l’Afrique. Professeur titulaire à la Georgia State University aux États-Unis, spécialiste de l’économétrie, des méthodes statistiques et de la data science, il s’est imposé comme une référence dans l’analyse des dynamiques économiques Africaines à travers ses travaux scientifiques.

À Washington D.C., au sein de la Brookings Institution, l’un des Think Tanks (Laboratoire d’idées) les plus influents au monde, il dirige le programme Afrique où il pilote des projets stratégiques sur les grandes priorités économiques du continent : financement du développement, transformation structurelle, emploi, intégration régionale, partenariats globaux, etc.

Son parcours est marqué par un rayonnement académique et institutionnel international de premier plan.
Professeur invité dans plusieurs universités d’élite, notamment Chicago, Princeton, Paris-Nanterre, Toulouse, Ottawa et ENSEA d’Abidjan, et collaboration comme consultant avec les grandes institutions financières et multilatérales telles que la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD), le Fonds monétaire international (FMI), le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD),
le Centre de recherches pour le développement international du Canada (CRDI), ainsi que plusieurs Banques Centrale Africaines, il contribue activement à structurer les réseaux de savoir qui façonnent l’économie de demain.

Récipiendaire de plus d’une vingtaine de prix d’excellence et distinctions internationales, il a également encadré et co-encadré une vingtaine de thèses de doctorat à travers les États-Unis, le Canada, l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Son influence s’étend aux réseaux scientifiques mondiaux : il a siégé dans plusieurs comités scientifiques et conseils d’administration, notamment au sein du Econometric Society
(région Afrique), du réseau des jeunes économistes des Nations Unies pour l’Afrique (RJE-CEA), de l’Association des Economistes Afro-Américains (NEA), ou encore du Consortium pour la recherche économique en Afrique (CREA) en tant que personne ressource. Membre du Think20, le réseau d’experts conseillant les dirigeants du G20, Pierre Nguimkeu évolue au cœur des espaces où se fabriquent les idées et les politiques économiques contemporaines.

Dernière illustration de son engagement : il a contribué à faire venir au Cameroun le Prix Nobel d’économie 2024, James Robinson, à l’Université de Dschang, pour une journée scientifique de haut niveau en Juin 2025. Un événement à forte portée symbolique, qui témoigne de sa volonté de connecter l’Afrique aux centres mondiaux du savoir, sans renoncer à son identité intellectuelle.

Mais au-delà des titres, Pierre Nguimkeu défend une vision claire : l’Afrique ne doit plus être pensée à travers des modèles importés, mais à partir de ses propres réalités, de ses ressources et de ses aspirations. Pour lui, le véritable enjeu pour l’Afrique n’est pas seulement de se développer, c’est de définir elle-même les termes de son développement selon ses propres réalités, ses propres valeurs et ses propres aspirations. Il a accepté de répondre aux questions de La Voix du Centre.

Professeur Pierre Nguimkeu, votre parcours et votre rayonnement international font aujourd’hui
de vous une voix influente sur les questions africaines de développement. Au-delà de ce parcours, comment définiriez-vous votre mission et votre engagement ?

J’aimerais d’abord vous remercier pour cette invitation. C’est un plaisir d’échanger avec un média engagé dans la réflexion du développement de notre continent. Je me définis avant tout comme un enseignant-chercheur en sciences économiques, avec un intérêt pour les stratégies et politiques publiques, animé par une double exigence : la rigueur scientifique et la pertinence pour la société. Mon travail se situe à l’intersection de l’économétrie et du développement économique, avec une attention particulière sur l’Afrique. J’essaie de produire une recherche capable de traduire des réalités complexes en évidences utiles pour l’action publique, tout en restant profondément ancrée dans nos contextes économiques et socio-culturels.

Au-delà de la recherche, je suis profondément attaché à la formation des jeunes générations et à la construction d’une pensée économique africaine, capable de dialoguer d’égal à égal avec le reste du monde. Mon engagement est guidé par la conviction que le savoir doit être un levier de souveraineté, de dignité et de progrès collectif pour le continent.

Comment a été votre dernier séjour au Cameroun en juin 2025 en compagnie du célèbre économiste britannique et lauréat 2024 du Prix Nobel d’économie James Robinson à l’université de Dschang pour animer une journée scientifique et donner une importante conférence ?

Mon séjour de juin 2025 au Cameroun a été un moment d’une intensité exceptionnelle, à la fois intellectuelle, culturelle et personnelle. J’ai eu l’immense privilège d’y revenir accompagné du professeur James Robinson, lauréat du Prix Nobel d’économie 2024, qui est aussi un ami, un co-auteur et un collaborateur. Sa venue au Cameroun n’était pas seulement académique : c’était aussi une démarche d’amitié et de curiosité humaine, une façon pour lui de toucher du doigt la richesse de notre culture et de nos institutions traditionnelles qu’il connaissait déjà à travers les livres.

Notre séjour ne s’est pas limité à l’université de Dschang. Nous avons parcouru plusieurs villages et chefferies traditionnelles à l’Ouest, au Centre et au Sud du pays. Ces visites ont permis à mon collègue de voir de près la profondeur historique et la vitalité culturelle du Cameroun. Pour ma part, j’ai eu l’honneur de prendre part à une importante cérémonie culturelle dans ma localité d’origine, un moment très personnel qui reflète mon attachement profond à mes racines et aux valeurs culturelles africaines.

L’Université de Dschang était le point de rencontre avec tous les universitaires du pays qui voulaient partager cette visite historique sur le plan académique. Nous y avons animé une grande journée scientifique sur les institutions et le développement économique en Afrique, un sujet cher au Nobel Robinson qui étudie ces questions depuis longtemps et qui n’était pas à son premier voyage sur le continent. Ce fut un moment unique d’échange, rassemblant les doyens des facultés d’économie des dix universités publiques du Cameroun ainsi que les directeurs des principaux centres de recherche en sciences économiques du pays. Ensemble, nous avons discuté des défis et des opportunités d’adaptation des programmes d’enseignement aux réalités locales et globales, et du renforcement de la recherche économique nationale ainsi que son impact sur les politiques publiques.

Ce voyage a ainsi eu une double portée : intellectuelle et identitaire. Il a illustré ce que j’essaie de défendre dans mes travaux : la nécessité pour l’Afrique de conjuguer savoir scientifique moderne et sagesse traditionnelle ancestrale, d’ancrer la réflexion économique dans notre réalité historique et culturelle. Pour le professeur Robinson comme pour moi, ce séjour au Cameroun restera un moment inoubliable, porteur de sens et d’inspiration pour nos futurs travaux communs.

Comment est-ce que vous vous êtes retrouvé à enseigner l’économie à la Georgia State University aux États-Unis après de brillantes études d’abord au Cameroun, ensuite en Côte d’Ivoire et enfin au Canada ?

Mon parcours est celui d’un étudiant camerounais ordinaire, mais passionné de savoir, qui a essayé de transformer les opportunités très limitées de son environnement en un itinéraire orienté vers la recherche de l’excellence académique. Après une Licence en mathématiques et génie informatique à l’Université de Dschang, j’ai été lauréat au concours panafricain d’entrée à l’ENSEA d’Abidjan, où je me suis formé comme Ingénieur Statisticien Économiste grâce à des bourses d’excellence de la coopération Française et de l’Union Européenne.

Cette réussite a ouvert la voie à d’autres distinctions et bourses internationales, notamment celles qui m’ont conduit au Canada pour poursuivre mes études supérieures, d’abord à Montréal, puis à Vancouver, où j’ai obtenu un doctorat en sciences économiques primé pour la meilleure thèse de la faculté. Ces années m’ont permis de consolider une approche rigoureuse et appliquée de l’économétrie, avec un intérêt particulier pour les questions de développement, du marché du travail et de l’entrepreneuriat en Afrique.

Très vite, de nombreuses opportunités de carrière académique se sont présentées à travers le monde, mais c’est aux États-Unis que j’ai choisi de m’établir pour poursuivre mes travaux de recherche et d’enseignement universitaire. Mon engagement est resté le même : mettre la recherche économique au service du développement du continent, en contribuant à former une nouvelle génération de penseurs et de décideurs africains capables de concilier excellence scientifique et ancrage dans les réalités locales.

L’économie du développement que l’on pourrait définir comme l’application à des pays moins favorisés ou défavorisés autrement dit pauvres quoique pas forcément démunis en ressources humaines et richesses naturelles des techniques d’analyse et d’investigation qui constituent ce que l’on appelle la science économique est un domaine moins connu pour les profanes et certains de nos lecteurs. Pourriez-vous accepter de nous parler de l’économie du développement sur un angle historique et des précurseurs de ce domaine de l’économie ?

Je commence par vous faire remarquer que cette conception classique de l’économie du développement porte d’abord en elle un biais structurel : elle repose sur une comparaison implicite avec le modèle occidental, comme si l’Europe et l’Amérique du Nord représentaient une trajectoire universelle du développement à laquelle tous devraient aspirer. Cette vision est réductrice, car elle ne tient pas compte de la diversité historique, institutionnelle et culturelle des sociétés du Sud.

Elle entretient, souvent malgré elle, une idée hiérarchique du monde où certains seraient « en avance » et d’autres « en retard », en se basant justement sur des standards occidentaux. Je crois, au contraire, que l’Afrique est sur sa propre trajectoire. Ses systèmes économiques, ses modes d’organisation sociale et ses formes d’innovation sont différents, pas inférieurs. L’enjeu ne devrait pas être d’imiter le chemin des autres, mais de concevoir nos propres modèles de prospérité, fondés sur nos ressources, nos valeurs, nos institutions et nos aspirations.

Pour revenir à l’angle historique, l’économie du développement est une branche de la science économique qui s’est donc structurée après la Seconde Guerre mondiale, à un moment où de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine cherchaient à sortir de la notion de sous-développement hérité de la colonisation. Son objectif central était de comprendre les mécanismes de la pauvreté et des difficultés économiques, et de proposer des politiques capables d’accélérer la croissance, l’emploi et le bien-être. Ses pionniers, tels que Arthur Lewis, prix Nobel d’économie en 1979, ou Raúl Prebisch, ont proposé des modèles visant à expliquer pourquoi certaines économies demeuraient dans la pauvreté tandis que d’autres s’industrialisaient rapidement.

Ce courant a incontestablement apporté des outils utiles d’analyse et de planification économique. Plus tard, des chercheurs comme Amartya Sen, un autre Prix Nobel, ont apporté une dimension humaine et institutionnelle au développement, en insistant sur les libertés, les capacités et la justice sociale.
Aujourd’hui, l’économie du développement s’est considérablement élargie. Elle intègre les avancées de l’économétrie, des sciences comportementales, des systèmes d’information géographiques, et des données numériques pour mieux comprendre les réalités locales.

Les travaux contemporains ne se limitent plus à la croissance ou à la comparaison des PIB. Ils s’intéressent aussi à la transformation structurelle, à la création d’emplois productifs, à la résilience institutionnelle et aux différences de bienêtre. C’est d’ailleurs dans cette lignée que s’inscrivent mes propres recherches : comment mobiliser les outils de la science économique pour aider les pays africains à concevoir leurs propres modèles de développement, fondés sur leurs réalités économiques, historiques, sociales et culturelles. L’objectif n’étant pas la conformité avec les autres régions du monde, mais l’émancipation intellectuelle, économique et politique du continent.

La science permet la libération matérielle de l’homme, condition nécessaire de sa libération spirituelle et morale comme aimait le rappeler l’éminent physicien et philosophe des sciences français Paul Langevin. Un chercheur, disait Albert Einstein, est un être idéal qui radiographie la nature dans une totale neutralité. Comment est née votre passion pour les sciences en général et la science économique en particulier et ensuite pour la recherche ?

Je crois que ma passion pour la science est née très tôt, d’une curiosité naturelle pour comprendre le monde qui m’entourait et donner du sens aux phénomènes que j’observais. Enfant, j’étais surtout attiré par l’art et la littérature. C’est plus tard, à l’adolescence, que j’ai découvert un autre langage de beauté et de précision : celui des mathématiques. J’y ai trouvé une forme de poésie rationnelle, une manière différente d’expliquer des choses apparemment complexes à travers des relations simples et cohérentes.

Cette fascination m’a conduit à étudier les mathématiques et le génie informatique à l’université, puis la statistique, avant de découvrir que ces outils pouvaient être mis au service d’une autre ambition : comprendre les comportements humains et les sociétés et même les mesurer. C’est ainsi que j’ai trouvé dans la science économique une discipline à la frontière entre la rigueur des sciences exactes et la profondeur des sciences sociales, et ma double sensibilité, artistique et analytique, a beaucoup influencé ma manière de l’aborder.

Elle exige des modèles, des données et des démonstrations mathématiques, mais elle engage aussi des valeurs comme celles de l’équité, du progrès et de la dignité humaine. En ce sens, la science économique, lorsqu’elle est bien pratiquée, ne se limite pas à expliquer le monde, elle cherche aussi à l’améliorer. C’est ce qui m’a captivé et conduit à en faire mon domaine de recherche.

La recherche scientifique permet de briser les fatalismes, de questionner les évidences et d’ouvrir de nouvelles perspectives. Pour moi, c’est une façon de contribuer, même modestement, à élargir le champ de la liberté humaine, en donnant aux décideurs, aux citoyens et aux jeunes générations les moyens de comprendre et de transformer leur réalité. C’est aussi une façon de se redéfinir, car comme le disait Cheikh Anta Diop, « Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents (…) et arrachez votre patrimoine culturel ». C’est cette vocation de la science au service de la société africaine qui continue d’animer mon travail aujourd’hui.

Est-ce que vous pouvez nous parler de vos travaux de recherche en économie du développement pour une meilleure vulgarisation auprès d’un large public ?

Mes travaux de recherche portent principalement sur les défis de la prospérité économique en Afrique, avec un accent particulier sur l’entrepreneuriat, l’emploi et l’économie dite informelle, mais aussi sur les méthodologies rigoureuses de recherche appropriées pour ces questions. Je m’intéresse à comprendre comment les Africains, souvent confrontés à des contraintes de financement, de technologie, de réglementation, d’infrastructure, ou de gouvernance, parviennent malgré tout à innover, à créer des activités rentables et à faire vivre leurs familles. Mon objectif est d’identifier les mécanismes qui peuvent stimuler la productivité, la création d’emplois et la valorisation des activités économiques, sans briser la vitalité et la créativité qui caractérisent les économies africaines.

Je fais également des recherches sur les technologies numériques et leur potentiel pour transformer les économies africaines. Par exemple, j’étudie comment l’usage de l’intelligence artificielle, de la connectivité internet et des outils digitaux peut aider les petits entrepreneurs à accéder à de nouveaux marchés, à des informations économiques ou à des solutions de crédit innovantes. Ces travaux s’appuient sur des données de terrain, des enquêtes et des méthodes économétriques rigoureuses, mais visent toujours à produire des résultats concrets pour les décideurs publics et les organisations.

Sur le plan méthodologique, mes travaux proposent des outils économétriques et statistiques innovants en présence de données de mauvaise qualité, contenant par exemple des erreurs de mesure, des fausses déclarations, ou des observations manquantes, qui sont courantes dans les données d’enquêtes.

Je développe et j’évalue aussi les modèles économiques structurels qui sont des cadres conceptuels permettant de comprendre les comportements et les choix des acteurs économiques observés dans les données, et de s’en servir pour simuler, tester, ou quantifier l’impact potentiel de nouvelles stratégies et politiques publiques. Ces approches quantitatives servent à traduire des réalités complexes en évidences empiriques solides permettant de prendre des décisions politiques éclairées.

Enfin, mes recherches explorent aussi la manière dont les politiques publiques peuvent mieux accompagner la transformation économique en Afrique : comment concevoir des systèmes financiers inclusifs, des politiques industrielles adaptées à nos ressources et nos aspirations, ou encore des stratégies régionales qui renforcent des partenariats gagnant-gagnant et la souveraineté économique du continent. Mon ambition, à travers ces travaux, est de contribuer à une économie du développement repensée à partir de l’Afrique elle-même, qui valorise ses ressources, son capital humain et ses institutions, en combinant rigueur scientifique, ancrage empirique et pertinence pour les réalités locales.

Aucun économiste africain est lauréat du prestigieux Prix Nobel d’économie à ce jour pourtant notre continent et sa communauté diasporique comptent de brillants économistes de réputation mondiale. Est-ce qu’il y a certains économistes de renom pour vous qui pourraient espérer obtenir le Prix Nobel d’économie un jour pour leurs travaux de recherche en dehors du seul économiste noir britannique Arthur William Lewis qui a été lauréat en 1979 ?

Il est vrai qu’aucun économiste africain n’a encore reçu le Prix Nobel d’économie, mais cela ne reflète pas forcément la qualité réelle de la recherche produite par les Africains et leur diaspora. En réalité, le continent regorge de talents exceptionnels qui contribuent à repousser les frontières de la science économique mondiale. Dans les universités, les institutions internationales ou les centres de recherche africains émergents, on observe une montée en puissance remarquable de la recherche économique africaine, à la fois rigoureuse sur le plan scientifique et profondément enracinée dans les réalités du continent.

Je crois que le Prix Nobel viendra naturellement, non pas comme une fin en soi, mais comme une reconnaissance d’une pensée africaine authentique et novatrice qui s’exprime de plus en plus à l’échelle mondiale. L’Afrique est en train de reconstruire ses propres paradigmes économiques, qui ne se contentent plus d’adapter les modèles venus d’ailleurs, mais proposent une lecture alternative du développement, fondée sur l’expérience historique, culturelle et institutionnelle africaine. Lorsque cette pensée atteindra sa pleine maturité et sera davantage valorisée dans les circuits académiques internationaux, j’ose croire que la distinction sera inévitable.

Mais au fond, l’essentiel n’est pas le Prix Nobel. Mais plutôt que la recherche scientifique faite par les africains produise du sens, de la dignité et de l’impact, qu’elle aide nos sociétés à comprendre leurs trajectoires et à concevoir leurs propres solutions. Le véritable prix, c’est celui de la transformation intellectuelle et économique du continent.

La révolution numérique ou digitale peut constituer une chance pour l’Afrique pour réduire son écart technologique et de développement sur les autres pays développés? Quel est votre point de vue sur le sujet en prenant l’exemple de quelques secteurs d’activité ?

Lorsqu’il s’accompagne d’une conscience critique et d’un usage responsable, le numérique offre aux jeunes Africains une réelle émancipation politique. Grâce aux réseaux sociaux et aux outils de communication, ils peuvent s’organiser, relayer l’information et dénoncer les injustices en temps réel, brisant ainsi les monopoles traditionnels du discours politique. Lors des élections, ces technologies deviennent de véritables outils citoyens pour protéger les votes, documenter les fraudes et renforcer la transparence. En donnant à la jeunesse la capacité de s’informer, de témoigner et d’agir collectivement, le numérique transforme la connectivité en pouvoir populaire.

Au-delà de cet aspect politique, la révolution numérique représente une opportunité historique pour l’Afrique, à condition qu’elle soit pensée selon nos propres priorités de développement. Contrairement aux précédentes révolutions industrielles, elle repose moins sur des infrastructures lourdes que sur la connaissance, l’innovation, la créativité et la connectivité, offrant ainsi la possibilité de réduire certains écarts technologiques sans reproduire mécaniquement les modèles occidentaux.

Dans le secteur des services, par exemple, les téléphones intelligents et l’internet mobile permettent aujourd’hui à des millions d’Africains d’accéder à des plateformes de commerce, d’éducation, de santé ou de finance numérique. Cela ouvre de nouvelles perspectives aux petits entrepreneurs, dont la productivité et l’accès au crédit s’améliorent grâce aux outils digitaux, comme le montrent plusieurs travaux empiriques, y compris mes propres recherches.

Dans l’agriculture, le numérique facilite l’accès à l’information sur les prix, la météo ou les intrants, tandis que dans la santé et l’éducation, il favorise la télémédecine et l’apprentissage à distance. Toutefois, pour que cette transformation tienne ses promesses, elle doit être accompagnée d’un investissement public stratégique : infrastructures numériques, formation, sécurisation des données et politiques favorables à l’innovation locale.

En somme, la révolution numérique ne doit pas être perçue comme une simple adoption de technologies venues d’ailleurs, mais comme une opportunité pour l’Afrique de réinventer son propre modèle de développement, plus inclusif, plus connecté et pleinement ancré dans ses réalités sociales, économiques et politiques.

L’Afrique représente à peine 2% de la recherche scientifique mondiale. Aucun Africain au Sud du Sahara ou au sein de la diaspora noire du monde a réussi à obtenir à ce jour un Prix Nobel de Science en dehors de quelques Sud-africains d’origine européenne ? D’après vous, comment est-ce que les pays africains peuvent-ils accroître la présence des chercheurs africains et de la diaspora noire dans les sphères les plus élevées de la recherche fondamentale et appliquée au niveau mondial ?

Je pense qu’il faut d’abord relativiser ces chiffres selon lesquels l’Afrique ne représenterait que 2% de la production scientifique mondiale. Ces statistiques, souvent reprises sans nuance, peuvent en réalité être biaisées, car elles ne prennent en compte que les contributions publiées dans les revues et bases de données occidentales, selon des protocoles d’évaluation façonnés par des standards eurocentrés. Elles ignorent une immense partie de la connaissance qui se crée, se transmet et s’applique dans nos sociétés africaines, selon d’autres formes, d’autres codes de crédibilité et d’autres finalités.

L’Afrique a toujours produit du savoir. Bien avant l’époque moderne ou post-coloniale, nos communautés développaient des systèmes d’observation, d’expérimentation et de transmission sophistiqués. Cette science se manifeste dans la médecine traditionnelle, la naturopathie, la philosophie, la poésie, la sociologie, la politique, mais aussi dans les sciences appliquées comme l’économie, le commerce, la navigation, la mécanique, l’architecture, la diplomatie, la communication, etc. Ces savoirs reposent sur une logique empirique et rationnelle, mais comme ils ne sont pas formalisés selon les standards académiques dominants, ils demeurent invisibles dans les statistiques mondiales. Le problème principal n’est donc pas l’absence de l’Afrique dans la science, mais le biais de reconnaissance et de visibilité dans les circuits de diffusion internationaux ou classiques.

Cela dit, il demeure crucial de renforcer la présence des chercheurs africains et de la diaspora noire dans les sphères scientifiques mondiales. Cette visibilité est essentielle non seulement pour valoriser nos savoirs, mais aussi pour influencer les agendas de la recherche et promouvoir une conception plus inclusive et plurielle de la science. L’objectif n’est pas d’opposer les systèmes de connaissance, mais de construire un équilibre épistémique où la science d’origine africaine, moderne et traditionnelle, puisse dialoguer d’égal à égal avec les autres traditions intellectuelles du monde.

C’est ainsi que nous pourrons construire une souveraineté intellectuelle véritable, en alliant nos savoirs endogènes à la recherche moderne pour faire entendre la voix de l’Afrique dans la science universelle.

L’aide au développement ne serait-elle pas l’aide contre le développement parce que la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit et que l’aide comme le don est caractérisé par un effet de symétrie et par conséquent la contrepartie de l’aide peut constituer un frein majeur voire un piège pour maintenir les pays pauvres dans la dépendance et le labyrinthe de la néguentropie ?

C’est une interrogation tout à fait légitime. En effet, si l’on regarde l’histoire des soixante dernières années, on constate que l’aide au développement n’a pas produit les transformations structurelles promises. Dans bien des cas, elle a contribué à maintenir les pays africains dans une position de dépendance financière, technologique et intellectuelle, souvent dictée par les priorités des bailleurs plutôt que par celles des bénéficiaires. La main qui donne impose ses conditions, et celles-ci ne sont pas toujours compatibles avec les ambitions de souveraineté économique des pays africains.

Cela dit, je ne crois pas que le problème soit l’aide en soi, mais la nature de la relation qu’elle crée. Lorsqu’elle est conçue dans une logique asymétrique, où le donateur définit les problèmes, les solutions et les conditions, elle devient effectivement une aide contre l’émancipation. Mais lorsqu’elle s’inscrit dans une logique de partenariat équitable, fondée sur la co-construction, la transparence et la responsabilisation des acteurs locaux, elle peut jouer un rôle catalyseur, notamment dans la recherche, la formation, les infrastructures ou l’innovation technologique.

L’enjeu, pour l’Afrique, n’est donc pas de rejeter l’aide, mais de la redéfinir. Nous devons passer d’une économie de dépendance à une économie d’initiative, où l’aide extérieure vient en appui à des stratégies nationales clairement définies et alignées sur nos priorités. Le véritable développement ne peut venir que de l’intérieur, de notre capacité à mobiliser nos propres ressources, à valoriser nos talents et à concevoir nos politiques selon nos contextes. En d’autres termes, l’Afrique doit passer d’une logique de réception à une logique de proposition et de maîtrise de son destin.

Êtes-vous optimiste ou pessimiste pour le progrès de l’Afrique et le développement de ses États dans les prochaines décennies notamment avec l’appui majeur de la diaspora africaine ?

Je suis fondamentalement optimiste pour l’avenir de l’Afrique, mais d’un optimisme lucide. Le continent traverse des défis réels, institutionnels, économiques, climatiques et géopolitiques, mais il dispose aussi d’un capital humain, culturel et naturel exceptionnel, et surtout d’une jeunesse extraordinairement dynamique. Ce potentiel, lorsqu’il est bien orienté, peut devenir le moteur d’une transformation historique.

Ce qui me rend particulièrement confiant, c’est la montée en puissance de la diaspora africaine, qui joue un rôle déterminant pas seulement à travers les transferts financiers, mais aussi et surtout par la circulation du savoir, des compétences et des réseaux. La diaspora constitue aujourd’hui un pont stratégique entre l’Afrique et le reste du monde : elle relie nos économies aux technologies, aux marchés et aux idées globales, tout en gardant un fort ancrage identitaire et affectif avec le continent.

Cependant, il faut aussi reconnaître que toutes les contributions de la diaspora ne sont pas nécessairement bénéfiques. L’histoire montre que certains modèles ou idéologies importés sans discernement se sont révélés incompatibles avec les réalités africaines et parfois destructrices. L’Afrique a besoin d’une diaspora éveillée et consciente, capable de traduire les expériences du monde dans une vision enracinée dans nos contextes, nos valeurs et nos aspirations. Si les gouvernements africains parviennent à intégrer pleinement cette diaspora éclairée dans leurs stratégies nationales, non pas seulement comme source de devises, mais comme partenaire de co-développement, de recherche et d’innovation, alors les prochaines décennies pourraient marquer un véritable tournant historique.

Le développement durable de l’Afrique ne dépend pas de l’aide extérieure, mais de l’union entre son intelligence intérieure et extérieure : celle de ses jeunes, de ses chercheurs, de ses entrepreneurs et de ses leaders, unis autour d’un même récit d’autonomie, de dignité et de réussite partagée.

Propos recueillis par Ferdinand Mayega à Paris

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